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UNITE DU MULTIPLE :

COMMENT EDGAR MORIN ENVISAGE UNE MONDIALISATION HEUREUSE


L' AME DE LA MUSIQUE ET L' INCERTITUDE EN SCIENCES HUMAINES
LA SCIENCE EXPLIQUE MAIS ELLE NE COMPREND GUERE
L' AUTHENTICITE : COMMENT LA DEFINIR ?


Edgar Morin est l'un des penseurs français les plus importants de son époque. Son oeuvre multiple est commandée par le souci d'une connaissance ni mutilée ni cloisonnée, apte à saisir la complexité du réel, en respectant le singulier tout en l'insérant dans son ensemble.

Il énonce un diagnostic et une éthique pour les problèmes fondamentaux de notre temps (Pour sortir du XXe siècle, Nathan, 1981, Penser l'Europe, Gallimard, 1987, Terre-Patrie, Seuil, 1993, Une politique de civilisation, avec Sami Naïr, Arléa, 1997). Enfin, il a élaboré en vingt ans (1977-1991) une Méthode (Seuil) qui permettrait une réforme de la pensée.

Label France : Depuis des années, on s'accorde à reconnaître que nos sociétés traversent une crise économique, sociale et politique. Pourquoi la jugez-vous fondamentale ?

Edgar Morin : Tout ce qui a constitué le visage lumineux de la civilisation occidentale présente aujourd'hui un envers de plus en plus sombre. Ainsi, l'individualisme, qui est l'une des grandes conquêtes de la civilisation occidentale, s'accompagne de plus en plus de phénomènes d'atomisation, de solitude, d'égocentrisme, de dégradation des solidarités. Autre produit ambivalent de notre civilisation, la technique, qui a libéré l'homme d'énormes dépenses énergétiques pour les confier aux machines, a dans le même temps asservi la société à la logique quantitative de ces machines. (…)

Ainsi, on peut dire que le mythe du progrès, qui est au fondement de notre civilisation, qui voulait que, nécessairement, demain serait meilleur qu'aujourd'hui, et qui était commun au monde de l'Ouest et au monde de l'Est, puisque le communisme promettait un avenir radieux, s'est effondré en tant que mythe. Cela ne signifie pas que tout progrès soit impossible, mais qu'il ne peut plus être considéré comme automatique et qu'il renferme des régressions de tous ordres. Il nous faut reconnaître aujourd'hui que la civilisation industrielle, technique et scientifique crée autant de problèmes qu'elle en résout.

Cette crise ne concerne-t-elle que les sociétés occidentales ?

Cette situation est celle du monde dans la mesure où la civilisation occidentale s'est mondialisée ainsi que son idéal, qu'elle avait appelé le " développement ". Ce dernier a été conçu comme une sorte de machine, dont la locomotive serait technique et économique et qui conduirait par elle-même les wagons, c'est-à-dire le développement social et humain.

Or, nous nous rendons compte que le développement, envisagé uniquement sous un angle économique, n'interdit pas, au contraire, un sous-développement humain et moral. D'abord dans nos sociétés riches et développées, et ensuite dans des sociétés traditionnelles. (…)

Des millions d'années après son apparition, l'homo sapiens vous paraît en être encore au stade de la préhistoire sur le plan de l'esprit et du comportement. En quoi notre mode de pensée et d'appréhension de la réalité est-il un handicap au dépassement de nos problèmes actuels ?

 Au XVIIe siècle, Pascal avait déjà compris combien tout est lié, reconnaissant que « toute chose est aidée et aidante, causée et causante » - il avait même le sens de la rétroaction, ce qui était admirable à son époque -, « et tout étant lié par un lien insensible qui relie les parties les plus éloignées les unes des autres, je tiens pour impossible de connaître les parties si je ne connais le tout comme de connaître le tout si je ne connais les parties ». Voilà la phrase clé. C'est à cet apprentissage que devrait tendre l'éducation.

Mais, malheureusement, nous avons suivi le modèle de Descartes, son contemporain, qui prônait lui le découpage de la réalité et des problèmes. Or, un tout produit des qualités qui n'existent pas dans les parties séparées. Le tout n'est jamais seulement l'addition des parties. C'est quelque chose de plus.

L' AME DE LA MUSIQUE ET L' INCERTITUDE EN SCIENCES HUMAINES

Qu' est-ce que “ l' âme ” ? Et que veut-on dire quand on parle de “ l' âme de la musique ” ? Edgar Morin, sociologue et historien des sciences, célèbre pour ses travaux sur la complexité, prononça à Fès, au Maroc, une conférence très remarquée sur “ l' âme de la musique ”. Cette communication était faite dans le cadre du Festival des Musiques Sacrées de Fès et des Entretiens de Fès, co-organisées par le Réseau Cultures, sur le thème “ Donner une âme à la mondialisation ”. Un rapport consacré aux Entretiens de Fès se trouve ailleurs dans ce numéro.

Ce qui suit est une tentative de restituer quelques perles de cet exposé. Le rapporteur en porte l' unique responsabilité. Il s' agit de notes prises au vol et non du texte écrit de l' illustre (et par ailleurs fort sympathique) penseur.

La raison froide n' existe pas. Même le mathématicien a des émotions. “ L' homo sapiens ” est une illusion. Même nos pensées les plus rationnelles sont mêlées d' émotions. Déjà le Néanderthalien commettait des massacres. Il n' était pas que “ sapiens ”. Il est, nous sommes tous des êtres de raison et de “ jeu ”. Disons donc aussi : “ l' homo ludens ” car le jeu n' est pas limité à l' enfance. Il tient une place énorme dans la vie, et même dans l'  économie !

LA SCIENCE EXPLIQUE MAIS ELLE NE COMPREND GUERE

Au cœur de la vie, il y a prose et poésie.

La prose de la vie : ce qu' il faut faire pour vivre.

La poésie de la vie : ce qui nous donne intensité de vie.

L' humanité a deux pensées : l' une est rationnelle, technique, empirique, et l' autre est analogique, symbolique, mythique.

Nous les mêlons constamment. Nous disons, par exemple : “ Le soleil se lève ” ! Ce qui relève de l' analogie et est, en réalité, erroné. En matière de vin, la description chimique et son degré d' alcool ne remplacent pas l' image : “ corsé, fort, délicat, gouleyant ”, etc.

Aujourd' hui la science se fait humble. Les scientifiques savent que la science n' a pas tout expliqué, au contraire. Elle débouche sur quelque chose d' indicible, d' inconcevable. Elle ne donne pas de réponse aux grandes questions. Ainsi : pourquoi le monde ? Pourquoi l' être plutôt que le néant ? Aujourd' hui nous voguons dans un océan d' incertitudes en croisant parfois un archipel de certitudes.

Dans toute tentative de connaissance, il faut distinguer l' explication, c' est-à-dire tenter de connaître quelque chose comme un objet avec des moyens objectifs/mesurables et la comprendre, c' est-à-dire approcher le réel avec de la sympathie, de l' inter-subjectivité. Ainsi, si on voit pleurer un enfant, on peut certes “ expliquer ” les larmes. On peut décrire l' anatomie de l' œil et calculer le degré de salinité des larmes. Mais cette seule explication ne mène pas à la compréhension. Les larmes qu' on “ comprend ” sont celles de l' émotion. On “ comprend ” les larmes parce que soi-même on a déjà pleuré et parce qu' on sent de la compassion pour l' enfant qui pleure. Analyser une larme chimiquement ne permet pas de comprendre la peine. Il faut une compréhension subjective, où intervient l' affectivité, la mémoire, la vie concrète.

L' AUTHENTICITE : COMMENT LA DEFINIR ?

Il y a des identités concentriques où s' imbriquent l' identité personnelle, celle de notre pays, de la religion, du continent et du monde comme planète commune. Toutes ces identités, à chacun de ses niveaux, sont à respecter. Faut-il sauvegarder l' authenticité des musiques locales ? La réponse à cette question n' est pas évidente. Par exemple, le flamenco gitan doit être sauvé. Mais son authenticité est elle-même le fruit d' un métissage intense, avec ses origines au Rajasthan indien, ses éléments arabes, juifs et espagnols !

Partout il y a métissage. Le métissage est le fruit d' un accouplement amoureux. Il reste que la définition même de ce qui est “ authentique ” est extrêmement difficile. Interrogé sur ce point après sa conférence par “ Cultures et Développement ”, Edgar Morin répondit : “ Je ne puis définir l' authenticité, pas plus que je ne puis définir l' âme. Je ne connais pas ses limites. Par contre, je puis reconnaître son noyau, son cœur. L' authenticité est perçue par nos sens et notre intuition autant que par notre raison. Elle dégage une vérité qui s' impose. Le flamenco authentique, même métissé de raï, me touche. Par contre, les “ Sévillades ” aplaties de la musique pour grandes surfaces sont sirupeuses, esthétisantes au mieux, vulgaires souvent. Elles ne sont pas “ authentiques ”.
 

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