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MONDIALISATION, CULTURE ET SPIRITUALITE
Thierry Verhelst

Le texte qui suit s'inspire d'une contribution faite au Club Joseph Wrézinsky du Mouvement ATD-Quart Monde. Ce club de réflexion réunit autour des problèmes d'exclusion sociale des acteurs sociaux, des responsables politiques et des universitaires. Les implications de ce texte pour le thème de l'écologie et du changement de mentalité sont évidentes.


La mondialisation, promesse ou menace ?

La mondialisation nous affecte tous. Elle est à la fois une chance et une menace. Je développerai ce thème et conclurai que c'est dans le particulier, vécu en profondeur, que naît l'universel. En effet, la mondialisation nous appelle à une prise de conscience planétaire, à nous élever au niveau de l'universel. Mais l'universel ne sera pas atteint par l'uniformisation mais plutôt par l'approfondissement des singularités de chacun.

L'unité de la planète était un grand thème du modernisme triomphant à l'époque coloniale. On multipliait les " expositions internationales " à la gloire de la science et des techniques qui allaient apporter à l'humanité entente harmonieuse, progrès, bonheur... Maintenant qu'elle est là, la mondialisation suscite plus d'angoisse que d'orgueil.

Le monde ressemble à une projection, à l'échelle planétaire, de l'Afrique du Sud à l'époque de la sinistre apartheid : une minorité privilégiée vivant dans les " beaux quartiers " de la planète, face à une majorité exclue et qui réagit, parfois violemment. Ainsi, un cinquième de la population mondiale contrôle plus de 80% des ressources du monde. Ces 20% de riches qui profitent de la mondialisation consomment 45% de toute la viande et tous les produits de la mer, 68% de l'électricité, 84% du papier et 87% des autos. Jamais le monde n'a produit autant de richesses que depuis les vingt dernières années, mais jamais le fossé entre riches et pauvres ne fut aussi grand.

Ce fossé n'est plus Sud/Nord. Le plus terrible fossé se trouve désormais partout entre les groupes " riches et mondialisés " et les groupes " pauvres et localisés ". Chaque société est traversée par ce fossé. En Europe, soulignons-le, des citoyens et des étrangers sont frappés de plein fouet par l'exclusion. C'est ce qui confère aux textes du P. Joseph Wrésinski, fondateur du Mouvement A.T.D.-Quart Monde, toute son actualité : sans les exclus, il ne peut y avoir d'harmonie sociale, ni localement dans un seul pays, ni au niveau mondial. L'existence des exclus s'oppose à tout rêve candide de paix et de bonheur. L'humiliation produit des explosions de ressentiment dont le 11 septembre est sans doute une manifestation tragique et hautement symbolique.

La mondialisation : qu'est-ce finalement ?

Définissons la mondialisation comme " l'intensification planétaire des relations sociales de telle manière que la vie à un endroit se trouve influencée par des événements se déroulant à de nombreux kilomètres de là et inversement " (Anthony Giddens).

Comme le souligne Edgar Morin, cette situation exige que nous abordions le monde d'un regard nouveau car, désormais : " chaque partie du monde fait de plus en plus partie du monde et le monde, en tant que tout, est de plus en plus présent en chacune de ces parties ".

On a fait valoir que l'internationalisation des échanges commerciaux n'est pas nouvelle. Ils étaient intenses au 19ème siècle. C'est exact. Mais l'OCDE distingue 3 phases successives dans le processus qui culmine aujourd'hui et qui semble atteindre un seuil qualitatif différent. Il y eut d'abord :
- internationalisation (ouverture du commerce et des capitaux étrangers), puis
- transnationalisation (investissements directs à l'étranger) et enfin,
- mondialisation (réseaux planétaires basés sur des interconnections multiples caractérisées par l'extension géographique et par l'intensification ou la densité de l'internationalisation).

Les dimensions de la mondialisation

Dimension économique et politique

Edgar Morin parle joliment des impulsions du " quadrimoteur efficace : science-technique-industrie-capitalisme " mais la mondialisation est généralement abordée, comme l'illustre l'approche de l'OCDE, par sa dimension économique et financière.
L'économie est non seulement le moteur de la mondialisation mais semble en être devenu le but. Les mots clefs en sont : compétitivité, libéralisation des marchés, privatisation, dérégulation, flexibilité... C'est la mise en œuvre souvent obstinée voire obsessionnelle du néo-libéralisme dont les mots d'ordre sont : contrôler l'inflation, affaiblir les syndicats, limiter le rôle de l'Etat aux questions de sécurité (publique et physique... et non " sociale "), démanteler les lois sociales de l'Etat Providence et (ce qu'on dit moins publiquement) considérer les inégalités sociales comme un phénomène naturel et positif.

La dimension économique de la mondialisation a entraîné une dimension politique. L'Etat est détrôné, le citoyen est réduit à un consommateur, la société à un marché dont il convient de respecter absolument la liberté. Le néo-libéralisme bénéficie, depuis la chute du mur de Berlin, d'un intense battage médiatique et intellectuel (chercheurs stipendiés par les multinationales).

Il est évident que ces théories issues du " consensus de Washington " et leur mise en pratique souvent impitoyable (programmes d'ajustement structurel du F.M.I., par exemple) affectent durement les pauvres et les exclus.

Dimension technologique et dimension culturelle

Mais la mondialisation a aussi une dimension technologique et une dimension culturelle. Heidegger nous avait mis en garde : la technologie n'est pas neutre. Elle renferme l'essence de la pensée utilitaire occidentale. La 'métaphysique moderne' est fondée sur la maîtrise, la manipulation, la domination et la propriété. Si nous considérons la technologie comme quelque chose de neutre c'est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon et nous devenons aveugles face à l'essence de la technique. Cela finit par produire, disait le philosophe, " les déserts de la terre ravagée ".

La mondialisation culturelle peut nous apporter l'occasion de magnifiques rencontres, un enrichissement mutuel, des métissages féconds. Mais elle peut aussi conduire à l'unification des cultures dans un tout standardisé et commercialisé. C'est la " McDonaldisation " du monde, une extrême superficialité, un matérialisme envahissant, et aussi une démission devant la politique spectacle et les démagogues de tout poil. Ce que les régimes totalitaires, finalement, n'ont pas réussi à faire, les lois de l'argent, vont-elles y parvenir ? Le péril est là et il nous guette tous, les " pauvres localisés " et les " riches globalisés ". La génération d'un modèle culturel unique serait désastreux. Il est permis de penser que, comme la biodiversité est indispensable à la survie des forêts tropicales, la diversité culturelle l'est à la survie de l'humanité.

Résistances et dérives

Paradoxe qui n'est qu'apparent, la mondialisation va de pair avec la montée en force de mouvements identitaires. Pour les uns, cela conduit à une résistance féconde sous forme de réveil culturel ouvert au métissage et donc tolérant. Un tel réveil identitaire est alors source de vitalité et de dynamisme. Les Amérindiens, les Berbères, les populations tribales dans divers continents, les Catalans ou les communautés qui composent la Belgique, les Ecossais et les Galois, le " peuple du Quart Monde ", des minorités jadis méprisées affirment leur identité, recherchent leurs racines et en tirent fierté, force de résistance et dation de sens. Mais il y a un usage néfaste de l'identité. En effet, d'autres manient une conception fermée, crispée, statique et haineuse de leur identité, s'en servent pour exclure d'autres (par exemple en ex-Yougoslavie) et tombent dans la violence, le racisme, le nettoyage ethnique ou le fondamentalisme religieux.

Donner une âme à la mondialisation

Comment relever tous ces défis et saisir les chances offertes par la mondialisation ? Pour ma part, je crois qu'il faut être non pas " fondamentaliste " mais bien " fondamental " : retourner aux fondements de nos convictions spirituelles ou humanistes afin d'y puiser énergie et vision pour une action citoyenne responsable et solidaire. Il nous faut retrouver " le sens de la vie ", de la vie personnelle et collective. C'est le rôle de la culture et, en son centre, de la spiritualité. Il nous faut creuser la question du sens, revitaliser notre culture, notre quête de sens. Chemin faisant, nous approfondirons aussi nos singularités personnelles, nationales, culturelles et religieuses ou philosophiques. Il ne faut pas craindre cette diversité-là. Elle peut, au contraire, contribuer à l'émergence de valeurs universelles favorables à une mondialisation positive.

Ce travail en profondeur a une dimension active (sociale et politique) et une dimension contemplative (personnelle et spirituelle).

Sur le plan politique, les actions visant à humaniser et à gouverner la mondialisation, à renforcer l'action proprement " politique " (visant la " res publica ", le bien commun) sont indispensables. Il s'agit de contester l'absolutisation du marché - qui est et doit rester un moyen et non un but en soi - et l'abus de pouvoir par les firmes multinationales qui prétendent imposer au monde une " constitution " au service des puissants. Il s'agit d'imaginer et de tester les alternatives sociales et économiques à la Pensée Unique stérilisante d'aujourd'hui. Dans cet esprit, des mouvements citoyens novateurs tels qu'Attac ont tout leur sens. Et le " Forum Social Mondial " de Porto Alegre sert utilement de symbole et de plate-forme de rencontre planétaire pour affirmer face à la langue de bois de l'OMC et du FMI qu'" un autre monde est possible ". Mais l'action politique et la réflexion sociale ne suffiront pas.

Il y a, surtout parmi les " riches globalisés" un travail décapant essentiel à effectuer : il est d'ordre spirituel et passe par le silence, l'intériorité, le lâcher-prise, la transformation de soi et de ses modes de consommer et d'épargner. Il passe par la sobriété pour plus de convivialité planétaire. Car sobriété peut très bien rimer avec gaieté et nous savons combien l'abondance peut conduire à la désespérance, notamment parmi les jeunes. La joie de vivre, la force vitale de communautés réputées " pauvres " dans les pays du Sud constituent, à ce sujet, un témoignage éloquent. Non encore " désenchantés " par le rationalisme matérialiste et individualiste, elles renferment peut-être des embryons d'alternatives au moule social et économique actuellement dominant. La mondialisation pourrait devenir l'occasion du progrès dont rêvaient nos grands-pères ! Si elle ne l'est pas, c'est aussi parce que nous n'avons pas encore mondialisé notre éthique, notre cœur et notre intelligence, notre spiritualité. Peut-être ne sommes-nous pas encore dignes de cette mondialisation ? Nous devons nous hisser à la hauteur de ses défis et de ses opportunités. Cela se fera en approfondissant notre être plutôt qu'en courant après l'avoir.

C'est dans le particulier, vécu en profondeur, que naît l'universel véritable. Celui-ci pourrait servir de fondement à une autre mondialisation qui serait plurielle sans toutefois tomber dans le relativisme postmoderne qui nie toute référence universelle. Pour cela, les grandes Traditions religieuses, l'humanisme laïc, les spiritualités ont une contribution majeure à apporter. Il faut " donner une âme à la mondialisation ".

Ce dont le monde a le plus besoin disait Denis de Rougemont c'est davantage de méditation en Occident : une faculté de détachement, d'écoute et de paix intérieure qui doit renouveler nos cultures tout en nous ouvrant aux autres. Alors les " globalisés " et les " localisés " pourront s'écouter, apprendre les uns des autres. Il devrait en résulter non une culture mondiale unique mais l'union dans la diversité. Le mythe de la Tour de Babel nous met en garde. L'unification de l'humanité par une langue (une culture) unique et dans un projet unique (une tour qui nargue le ciel) est vouée à la destruction... (comme celle du WTC à Manhattan ?). C'est dans le maintien des différences, le respect des cultures (y compris dans ce qu'elles influencent les comportements économiques), dans l'espace de la rencontre, entre le " Ich " et le " Du " cher à Martin Buber, que nous allons croître. Les pères de l'Eglise ont défini cette façon de penser comme le juste milieu à maintenir entre la fusion (la culture unique) et la séparation (l'apartheid culturel), deux extrêmes mortifères. La vie naît de l'union, de la communion. Il faut donc exclure l'exclusion ! Si tous ne s'assoient pas à la " table du donner et du recevoir ", la table planétaire de la mondialisation, il n'y aura pas de paix ni de véritable montée humaine. L'envers de la Tour de Babel c'est la Pentecôte quand des hommes inspirés parlaient en différentes langues mais que tous comprenaient. Ils vivaient la profondeur de leur être. C'est de leur intériorité particulière, vécue en profondeur, que naissait l'universel ! Cet événement signifie, au plan symbolique, la manifestation publique d'une langue nouvelle, vraiment mondiale. Et si c'était la langue de l'Amour ? Elle est accessible à tous, laïcs ou croyants. Elle permettrait au local de devenir global et au global de servir le local. Et elle inviterait l'homme à " aimer la nature comme soi-même " afin de s'ouvrir au respect et à la relation.

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