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EXCLUSION ET INTEGRATION DE L'AFRIQUE

Serge Latouche

Notre ami économiste, Serge Latouche, professeur à l'Université de Paris 1, a rédigé la note ci-après au retour d'un de ses nombreux séjours en Afrique. Auteur de " La Planète des Naufragés ", il s'intéresse aux solutions autochtones que les Africains découvrent à partir de leurs cultures. Ses recherches originales sur les travers ethnocentriques et excessivement utilitaristes de la pensée économique dominante ont inspiré les travaux du Réseau Cultures depuis ses débuts.

L'exclusion de l'Afrique du cœur de la méga-machine techno-économique transnationale est totale, ainsi que sa marginalisation par rapport aux bénéfices sociaux, politiques et économiques de la modernité-monde. Le système des états-nations mis en place aux indépendances avec mission de poursuivre par le développement l'œuvre " civilisatrice " des puissances coloniales a fait faillite. L'insertion dans les réseaux interconnectés du marché mondial, de l'industrie multinationale et de la techno-information planétaire est profonde, aggravant encore la déculturation et la dépendance notamment financière. Elément passif du système-monde, l'Afrique noire officielle fait figure d'un continent de naufragés sous perfusion.

A cette exclusion massive, s'opposent la survivance et la résistance silencieuse d'une Afrique rurale profonde, ancrée dans ses socialités primaires. Le refus de la " voie du blanc " des Lobi du Burkina Faso est un exemple extrême , mais non unique, et sans doute voué à une impasse. Une troisième Afrique, issue de ce socle traditionnel se cherche dans la déréliction des bidonvilles. Contre toute logique, cette Afrique étranglée et mal partie survit. Ce miracle résulte de la synthèse assez réussie par la " société civile " entre la tradition perdue et la modernité inaccessible… La fusion se réalise à trois niveaux : au niveau imaginaire, au niveau sociétal, au niveau techno-économique. Au niveau imaginaire, l'innovation majeure est constituée par les cultes dits syncrétiques et les mouvements prophétiques qui mêlent des éléments modernistes, chrétiens ou islamiques aux valeurs traditionnelles. Ces croyances, kimbanguisme et kitawala, dans le bassin du Congo, cultes vaudou sur les côtés du Bénin, harrisme, secte papa-nouveau et divers en Côte d'Ivoire sont en pleine expansion et atteignent toutes les couches de la population, et en particulier, les déracinés des bidonvilles. Ces religions donnent un sens à la situation nouvelle et conflictuelle que vivent les masses et maîtrisent les tensions psychiques que les cultes blancs et l'animisme traditionnel ne peuvent plus contrôler.

Au niveau sociétal, cela concerne l'invention de structures qu'on peut appeler " néo-claniques ". Les nouveaux citadins s'organisent dans des réseaux de solidarité qui reproduisent partiellement les formes ancestrales, mais répondent à une situation nouvelle. Chez les Sérères du Sénégal, par exemple, les réseaux urbains (tontines, dahira, associations sportives et théâtrales, de voisinage, etc.) sont calqués sur le système lignager, avec des " aînés sociaux ". Chaque individu participe à plusieurs de ces réseaux (de cinq à dix en moyenne). Cette auto-organisation permet la prise en charge des mille et un problèmes de la vie quotidienne dans un bidonville depuis l'enlèvement des ordures ménagères jusqu'à l'ensevelissement des morts en passant par les branchements clandestins d'eau, d'électricité, l'animation festive et culturelle. Cette convivialité en marche ne doit rien aux animateurs extérieurs ni aux experts des ONG. Elle constitue la base vivante de la création " économique " informelle.

A niveau techno-économique, la production, la répartition et la consommation sont presque intégralement enchâssées dans cette socialité nouvelle. Le bricolage et la débrouille peuvent aller jusqu'à une endogénèse technologique qui laissent rêver le développeur sans succès. Ici, on est ingénieux, industrieux sans être industriel. Irréductibles dans ses logiques, ses comportements et ses formes d'organisation au capitalisme traditionnel et à la société technicienne, la nébuleuse informelle fait preuve d'une efficacité remarquable pour recycler les déchets de la modernité et relever les défis de la situation d'exclusion. Fortement articulées entre elles, ces trois réponses constituent une intégration réactionnelle à une socialité ouverte, hors de l'ordre national-étatique. Cette contre-culture témoigne d'une vitalité et d'une créativité étonnante qui la rend peut-être capable de négocier ses nécessaires rapports avec son autre, tout en constituant un embryon de " système " alternatif.





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