Reseau Cultures Network
 




Numéro en cours
Numéros précédents
S'abonner
Vie du réseau
Nos partenaires
Publications
Themes & Actions
Retour à la Une
Ecrivez-
nous!
 
 

FEMMES D'EUROPE : VOIX ET VISAGES

Un livre de Carmelina Carracillo

Carmelina Carracillo vient de publier un livre que nous avons la joie de présenter à nos lecteurs et qui met l'accent sur la dimension humaine, féminine, de l'Europe. Son ouvrage, fruit d'un long travail de sociologue, porte sur des femmes du monde du travail. Il s'intitule " Voix et Visages. Travailleuses en milieu rural et industriel en Belgique, France, Luxembourg et Suède ".
Au moment où se définit une Convention Européenne, il est important d'affirmer que la construction européenne ne repose pas seulement sur des valeurs marchandes. Carmelina Carracillo, qui est membre de l'équipe du Réseau Cultures-Europe, commence la présentation de son travail par une description fouillée de sa méthodologie. Elle explique la technicité et la finesse requises pour être à l'écoute de " l'autre " dans le respect de sa différence. Ce livre rappelle que l'Europe n'est pas une entité abstraite. Ses paysages, empreints d'histoires humaines particulières, prennent des formes et des couleurs singulières, à la fois diversifiées et semblables.
Participent à ces histoires, des êtres qui, pour la plupart, vivent, au quotidien dans leur région, les conséquences communes de mécanismes socio-économiques qu'ils ne maîtrisent pas, tout en y étant impliqués.
Ces personnes ont des voix et des visages.
Des femmes disent et montrent ce qui nourrit leurs vies, leurs opinions, comment, là où elles sont, elles concilient leurs rêves et leurs espoirs. De Suède, de France, de Belgique, du Luxembourg, les seize récits de femmes regroupés dans cet ouvrage laissent penser que la perspective d'une Europe où les peuples coexistent de façon fructueuse est bel et bien possible. Les dessins et aquarelles dans ce bel ouvrage sont du Suédois Roine Jansson.
Publié aux Editions du Cerisier, il est en vente au secrétariat du Réseau Cultures-Europe, 174, rue Joseph II, 1000 Bruxelles, Belgique, au prix de 18 € (ajouter 2 € 50 pour les frais d'envoi pour la Belgique ; 4 € 50 pour les frais d'envoi en Europe). Virement sur le compte de la Banque de la Poste n° 000-1310892-34 au nom du Réseau Cultures.

(…)

Le " récit de vie " : l'histoire de cheminements parfois douloureux

En racontant leur histoire, c'est-à-dire en laissant libre cours à leurs émotions, les femmes interviewées ressuscitent chez la lectrice, le lecteur, des expériences singulières, créant de la sorte un discours sémantiquement fort, même si celui-ci n'est pas formellement correct. Elles nous disent leur cheminement où peuvent s'inscrire des transformations d'états lié au temps : dans la successivité (l'un après l'autre), dans l'effet direct (l'un suit l'autre), la disjonction (l'un ou l'autre)…
Tantôt, il est coûteux de quitter l'état dans lequel on se trouve, on décide de suspendre le temps du déroulement du processus (" on le fera quand on sera pensionné "), tantôt, des moments décisifs obligent à des bifurcations, des totales remises en question.
On pourrait imaginer que chaque être dispose d'un certain " stock énergétique " qu'il décide d'investir dans telle ou telle action. Dès lors, le rythme temporel de son cheminement est rythmé par ces investissements d'énergie et leur localisation.
On a l'impression par exemple les femmes qui " s'en sortent " empêchent le cours normal des événements en investissant un surcroît local d'énergie à un moment donné (par exemple, certaines jeunes filles ont pris d'autres modèles culturels féminins que leur propre mère : le choix de mères symboliques peut aider à faire progresser).
Par ailleurs, force est de constater que les femmes interrogées doivent sans cesse mobiliser toutes sortes de ressources pour parvenir à un résultat.
Il est extrêmement complexe de savoir jusqu'où les cheminements peuvent s'émanciper d'un certain nombre de conditions initiales qui semblent pré structurer les existences et engendrer des souffrances.
" Comme je ne voulais être ni couturière ni coiffeuse, j'ai choisi l'usine. Une famille d'ouvriers reste une famille d'ouvriers. Les chiens ne font pas des chats. On pouvait travailler où on voulait pour autant qu'on travaillait. A quinze ans, j'étais à l'usine. " dit Rita de Fléron (Belgique).
" Quand on commence à travailler, on s'aperçoit que si on n'a pas étudié, on n' a pas le choix du type de travail. C'est toujours un travail dur… J'ai l'impression d'avoir grandi trop vite. " dit Arlete de Beckerich (L).
" J'avais quinze ans, j'étais au service de filles de mon âge qui, elles, étudiaient. Comme j'avais envie moi-même de faire des études, c'était très dur à encaisser. " dit Marie-Hélène d'Aubange (B).
" J'ai fait deux fois le même cauchemar. Je voyais défiler devant mes yeux les pignons que je fabrique. Je me dis que je travaille dans le vide. " dit Maria de Valenciennes (F).
" Ce qui fait mal quand on est licencié, c'est de se rendre compte que le patron ne vous respecte pas. Vous n'êtes rien. " dit Yolande de Liévin (F).
" J'ai arrêté de travailler à la fonderie. Le médecin m'a dit que si je continuais à travailler là, au bout de deux ans, je ne pourrais plus bouger les bras. " dit Anna Lena de Södertälje (S).
" Il fallait que j'aide à charger les bottes de foin. Une année, j'en ai chargé vingt mille. Je ne m'étonne pas d'avoir mal au dos aujourd'hui. " dit Anna de Beckerich (L.)
" On déménageait souvent… Je ne nouais jamais de liens très forts avec les gens. Peur de la séparation : cela, je le ressens encore. " dit Ritva d'Oxelösund (S).

Les cheminements vers l'émancipation

Dans le cadre du projet, la question de l'émancipation a été posée en terme d'autonomie.
La définition de l'autonomie adoptée par l'ensemble des partenaires était la suivante : " C'est la capacité de se situer de manière libre et critique dans le monde qui nous entoure, à travers des choix qui favorisent l'épanouissement personnel et la réalisation des valeurs auxquelles on croit ".

Dans son ouvrage " La domination masculine " , Pierre Bourdieu nous fournit des éléments pour mieux comprendre les obstacles empêchant l'avènement de cette autonomie.
Relevons-en plusieurs et voyons comment les femmes réagissent par rapport à ceux-ci.

Face à la construction sociale de la différenciation sexuée

En interrogeant l'arbitraire de la division sexuée des choses et des activités ainsi que celui des oppositions homologues attachées à la différenciation sexuelle (par exemple : droit et masculin, courbe et féminin, dehors et masculin, dedans et féminin, etc.), Pierre Bourdieu nous rappelle que l'être humain a tendance à enregistrer certains traits distinctifs (pourrait-on dire " sociaux " ou culturels) comme des différences " de nature ". Pour comprendre cette tendance, il faut laisser à Bourdieu le soin de définir ce qu'il entend par " attitude naturelle ". Celle-ci, dit-il, " est un rapport au monde qui résulte d'une triple concordance : entre les structures objectives et cognitives, entre la conformation de l'être et les formes du connaître, entre le cours du monde et les attentes à son propos. " Autrement dit, chacun fait sa propre expérience en appréhendant le monde social et ses divisions arbitraires, parmi celles-ci, la division socialement construite des sexes est primordiale. Tout se passe comme si la différence biologique des sexes (qui ne se réduit pas à la différence anatomique) était capable de justifier " naturellement " les différences socialement construites entre les genres (et bien entendu, la division sexuelle du travail). La force de la domination masculine dit Bourdieu " lui vient de ce qu'elle cumule et condense deux opérations : elle légitime une relation de domination en l'inscrivant dans une nature biologique qui est elle-même une construction sociale naturalisée " .

Comme le dit si bien, à sa façon, Rita de Fléron (Liège, Belgique), pensionnée ouvrière sidérurgiste
" Qu'est-ce qu'il y a comme différence entre un homme et une femme ? Vingt centimètres ? Et encore …A la FN (Fabrique Nationale d'Armement), les hommes ont toujours gagné plus que les femmes. Nous, les femmes, nous étions capables de faire les mêmes choses qu'eux, mais nous n'étions pas reconnues pour le faire… Les hommes manœuvres qui balayaient la cour gagnaient plus que les femmes qui étaient aux machines. Les femmes ont toujours crevé aux machines tandis que les hommes les regardaient : c'est l'avantage de la qualification…. Les hommes étaient des ouvriers spécialisés, ils avaient pu fréquenter l'école technique contrairement aux filles qui n'y étaient pas admises…. "





haut de page © 2000, South-North Network Cultures and Development