Reseau Cultures Network
 




Numéro en cours
Numéros précédents
S'abonner
Vie du réseau
Nos partenaires
Publications
Themes & Actions
Retour à la Une
Ecrivez-
nous!
 
 

FEMMES D'EUROPE : VOIX ET VISAGES


Face à la violence symbolique

Au cours de leur récit, la plupart des femmes parlent de formes d'intimidation qu'elles ont subies et/ou qu'elles continuent d'endurer (violence verbale et/ou physique). Cependant, parfois, ces formes sont à peine observables sous forme d'actes. Elles ne sont transmises ni par le langage ni par des gestes physiques violents, mais passent dans des aspects absolument insignifiants de la vie quotidienne. Des comportements apparemment " innocents " (ton de reproche par exemple) portent en eux des injonctions silencieuses et peuvent être perçus comme des intimidations, voire des menaces.
Lorsqu'elles parlent de leur enfance et de leur adolescence, bon nombre de femmes font état de ce pouvoir symbolique qui peut s'exercer sans avoir besoin de s'exprimer : pouvoir de suggestion qui " annonce à l'autre ce qu'il est et l'amène à devenir durablement ce qu'il a à être " .
Ce pouvoir tacite s'opère dans les routines de la répartition des tâches, s'exerce au travers de la familiarisation avec un monde physique symboliquement structuré.
Arlete, d'origine portugaise vivant à Beckerich (Luxembourg) nous confie :
" Enfant, je n'ai jamais pensé que je pourrais exercer une profession plus tard. Je n'avais pas d'exemple à suivre autour de moi. Je pensais que je deviendrais comme maman, comme les autres femmes du village. Je n'avais pas envie d'aller plus loin, je n'étais pas motivée. "

Une des manières d'affronter cette intimidation est de gagner confiance en soi-même par une grande maîtrise de certains domaines. Ecoutons Elizabeth, agricultrice, chef d'exploitation à Ficheux.
" Nous sommes entrés dans un groupe technique très pointu en production laitière. Les femmes qui y étaient n'étaient pas présentes en tant que responsables d'exploitation. Elles n'intervenaient jamais sur le plan technique. Au début, un homme m'a dit " De quoi tu t'occupes, tu n'y connais rien ". Il me l'a dit une fois, pas deux. La production laitière, c'est mon domaine. Il faut avoir une forte personnalité pour s'imposer dans un monde masculin rural qui est très misogyne. Mais à partir du moment où on sait de quoi on parle, ce n'est plus un handicap d'être une femme "

Maria, tourneure à Valenciennes, quant à elle, nous dit :
" Au début à l'usine, je me faisais charrier : " Qu'est-ce que tu fous là ? T'as rien à faire ici, tu serais mieux chez toi à t'occuper de tes gosses ". La phrase entrait dans une oreille, elle ressortait immédiatement par l'autre…Avant moi, aucune femme n'avait jamais touché une machine. Mais je suis spécialiste en tournage numérique… et les anciens ouvriers ont du mal à s'adapter aux nouvelles machines… Le seul truc important pour moi, c'est d'avoir un boulot et le garder le plus longtemps possible. "

Face à la reproduction de la domination

Bourdieu a raison de dire, et les mouvements féministes l'avaient affirmé aussi, que les dominés pensent et perçoivent avec les instruments de connaissance qu'ils ont en commun avec les dominants (et qui leur ont été imposés). Ils n'ont donc de choix, la plupart du temps, que d'appliquer les catégories construites par ceux qui les dominent, contribuant ainsi à reproduire celles-ci.
Lorsque certaines femmes racontent leur enfance, il y a une sorte de fierté à dire qu'elles étaient des " garçons manqués ", soit des êtres sportifs, capables de débrouillardise et qui n'ont peur de rien et non des petites filles, soit des êtres calmes, " gnangnan ", " toujours dans les jupes de la mère ". Les assimilations " garçon égal débrouillard " et " fille égal gnangnan " ne sont pas ainsi remises en question. De plus, la qualification négative liée au féminin peut être utilisée pour déprécier un être masculin.

Une autre force de la domination est celle qui repose sur l'attitude connue des soumis de " l'ajustement des espérances aux chances ", attitude selon laquelle les gens adapteraient leurs aspirations à leurs possibilités, ce qui renforce donc l'inclination chez eux à se décourager face aux actes non attendus d'eux, c'est-à-dire une forme " d'impuissance apprise " .
La plupart des femmes interviewées nous donnent plutôt l'impression de travailler à " désapprendre cette impuissance ".

Ainsi, elles veulent rattraper leur retard scolaire.
" J'ai commencé une formation à cinquante ans. Je commençais à travailler à sept heures du matin, puis, le soir, je suivais les cours. C'était long et lourd, mais cela m'a permis de rattraper mon retard scolaire. " nous dit Britta (Suède).
" Depuis que mon fils est entré en première primaire, j'étudie ses examens en même temps que lui. Je suis actuellement en voie de passer en cinquième année primaire. " dit Ayse, Turque (Liège, Belgique).
" Je voulais être cuisinière. J'ai suivi une formation. C'était difficile. J'organisais la vie avec les enfants depuis mon portable… Au début, j'ai cru que j'y arriverais jamais. " dit Andrée de Beckerich (L).

Elles acceptent des formations et des travaux dits " masculins " (elles sont fraiseuses, plasturgistes, électriciennes)
" Au départ, je n'étais pas décidée à exercer un métier d'homme. Je me suis dit " Pourquoi pas ? " Si on s'emploie à faire quelque chose, on doit être sérieux jusqu'au bout. " (Christiane, France)

Elles revendiquent un statut.
" Je me revendique avant tout comme agricultrice, pas conjointe d'exploitant. Je travaille sur l'exploitation, je contribue à la mettre en valeur… Ce qui est important pour moi, c'est la cohérence " (Elizabeth, France)

Elles s'accordent du temps pour elles,
" Il est important que je fasse des choses pour moi-même. Je veux garder une vie à l'extérieur. Je ne veux pas dépendre de mon compagnon. C'est de moi que dépend ma vie. " (Ana Maja, Suède)

Elles osent remettre en question les images de la femme refusant d'être réduites à un instrument d'exhibition ou de manipulation symbolique
A ce sujet, Ana Lena, métallurgiste et formatrice syndicale suédoise, nous dit : " Etre une femme, c'est pouvoir être moi-même. Il y a quelques années, un homme m'a dit que je n'étais pas une vraie femme. " Tu es trop masculine " m'a-t-il dit. J'ai grimpé au plafond. " Qui a le droit de dire comment une femme doit être ? Est-ce toi ? " lui ai-je rétorqué. Ne suis-je pas une femme même si je ne porte pas de talons hauts ? Même si je ne me maquille pas ?Le plus simple, c'est d'être comme je le veux, comme je suis. Et je veux que tous les êtres humains aient ce droit : hommes et femmes ".
(…)

Ce qui fait qu'on " s'en sort quand même "…

Un retour vers soi…

" Il faut se parler, se poser les bonnes questions et y répondre soi-même, être capable de se dédoubler en quelque sorte " (Eliane, Belgique)

" Je veux maîtriser les situations qui se présentent dans ma vie… Etre en bons termes avec moi-même " (Albertine, Luxembourg)

" Je voulais réussir. Mais il faut le vouloir du fond de soi. " (Christiane, France)

" Est-ce que ce que je suis en train de faire correspond à ce que je suis à l'intérieur de moi ? " Ana Lena (Suède)

" J'aime bien réfléchir. C'est une valeur pour moi, comme celle d'être honnête. " dit Arlete de Beckerich (L).


La solidarité avec d'autres …

" Ce que je dirais aux jeunes filles ? Soutenez-vous les unes les autres le plus possible " Ritva, (Suède)

" J'ai fait la connaissance des mouvements de femmes. J'y ai découvert une force extraordinaire. " Ana Lena, Suède.

" Je suis bien soutenue par les femmes. Le fait de parler avec d'autres femmes m'a donné envie de participer à la constitution d'une commission consultative à l'égalité des chances dans ma propre commune " Andrée, Beckerich (Luxembourg)

" Si deux cents mille personnes sur dix millions revendiquent, les choses peuvent changer. Vous, les femmes allez dans la rue. Dites publiquement " Nous, on veut du travail, on veut être en mesure d'élever correctement nos enfants " Rita, Fléron (Belgique)

" On devait coudre quinze pantalons à l'heure. Ensuite, on a dû en faire vingt quatre. A quatre femmes, nous avons décidé de ne pas augmenter la cadence. Nous avons subi des pressions. Nous n'avons pas cédé. " dit Yolande de Liévin (F)


Et l'espoir …

" Je suis passée de l'obscurité à la lumière. Je ne suis jamais allée travailler avec des pieds de plomb… Mon métier, je l'aime autant qu'au premier jour… ( même si) le travail est plus dur maintenant. " dit Marie Hélène d'Aubange (B).

" J'aime le paysage que je vois à partir de ma ferme. L'agriculture procure de la joie,
mais permet-elle encore de vivre ? Il faut oser emprunter des nouvelles voies,
prendre des risques, réaliser ses projets sans avoir honte de recommencer ou de changer de direction. "
dit Albertine d'Elvange (L).

" Une certaine bataille a été gagnée en matière d'égalité des sexes. Il y a une trentaine d'années, je n'aurais pas pu faire ce que j'ai fait. " dit Maria de Valenciennes (F).

" Ce qui a été, a été. Ce fut parfois terrible, parfois formidable, mais c'est ma vie. Il me reste au moins quarante cinq ans à vivre, ce sont ces années dont je dois m'occuper. C'est bien plus intéressant que de ressasser le passé. " dit Anna Lena de Södertälje (S).





haut de page © 2000, South-North Network Cultures and Development