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EVITER LE GENOCIDE DES YANOMANIS
" Cultures et Développement ", n° 3/4, décembre 1990.

L'ETHNO-DEVELOPPEMENT AU ZAIRE
" Cultures et Développement ", n° 16, février 1994.


EVITER LE GENOCIDE DES YANOMANIS

Comment préparer la confrontation interculturelle ?

" L'homme blanc est malin,
mais il n'est pas sage "
Davi Kopenawa Yanomani


On célébrera en 1992 le 500ème anniversaire de la "découverte" de l'Amérique. Lisez envahissement, domination, génocide et colonisation pour ce qui concerne les habitants originaires. Dans ce qui est aujourd'hui le Brésil, ils étaient 6 millions. Ils ne sont plus que 300 000...

Les Yanomanis constituent probablement la dernière des grandes communautés indiennes d'Amazonie à être entrée en contact avec le monde blanc. Les premières relations ne datent que de 1950 et elles furent à ce point épisodiques et discrètes que l'identité Yanomani n'en a pas été atteinte. Ce groupe de quelques 20.000 Indiens occupe un large territoire situé à cheval sur la frontière entre le Brésil (au nord du Rio Negro et à l'ouest du Roraima) et le Venezuela (le Haut-Orénoque). Certes, les Yanomanis s'intéressent à certains objets produits par le monde extérieur, tels que les casseroles en fer blanc, les machettes et les médicaments. Mais jusqu'à présent cela n'a pas mis en danger leur propre équilibre.

Aujourd'hui, hélas, il en va différemment. Le gouvernement brésilien, loin de respecter et de délimiter officiellement le territoire Yanomani - ainsi que le lui impose la nouvelle Constitution - l'a divisé en 19 morceaux épars. L'exploitation forestière et minière reçoit donc libre cours en plein territoire yanomani, réduit à un patchwork dérisoire. Cette absurde division doit surtout faciliter la pénétration de cette région septentrionale de la forêt amazonienne par les chercheurs d'or et les commerçants. Le "progrès" ne connaît pas de limites... Le découpage arbitraire et la collision frontale et brutale ainsi tolérée par les autorités brésiliennes risquent d'être fatals à de nombreux Yanomanis. Quand des milliers de chercheurs sont amenés par avion dans une partie de leur territoire, c'est la panique et l'écrasement. Maladies, exploitation économique, alcoolisme, prostitution, bref la kyrielle bien connue des maux qu'entraîne un contact interculturel non équilibré menace aujourd'hui le peuple yanomani. En plus, le projet de militarisation des frontières (aéroports, casernes) constitue une grave menace pour les Indiens. Nombreuses sont les organisations brésiliennes et internationales qui crient au génocide et à l'ethnocide.

J'ai rencontré un ami du Réseau qui est un des très rares Blancs qui habite parmi les Yanomanis. Depuis quelques années déjà, Simon Lefèvre de ten Hove vit en pleine forêt, accueilli en ami par les Yanomanis. Il a passé d'abord plus de deux ans à Yarita, un village totalement isolé du monde blanc. Il lui fallait six jours de pirogue pour rejoindre le village "blanc" le plus proche. Simon parle la langue des Yanomanis, et est accepté par eux comme un informateur précieux. Sa présence a pour fonction de constituer une sorte de tampon visant à amortir les chocs entre les Yanomanis et le monde blanc qui s'approche chaque jour davantage. Puisque le contact est inévitable, autant y préparer les Yanomanis afin qu'ils se prémunissent autant que faire ce peut. "Il vaut mieux que les premiers contacts se fassent avec des "bons blancs" qui les informent et les aident à juger et à vivre le choc culturel" dit Simon. Je lui ai posé quelques questions sur son rôle et sur la vie des Yanomanis.

C & D : Comment les Yanomanis voient-ils l'univers ?

SL. L'Univers se compose de trois plateaux : le ciel, leur territoire et le monde extérieur. Avant les Yanomanis, il y avait des hommes qui ont tiré des flèches sur la lune. Le sang qui en a coulé sur la terre a donné naissance aux Yanomanis. Les gouttes qui sont tombées à côté de la terre ont produit des êtres un peu dégénérés dont les Blancs constituent probablement autant d'exemplaires.

C & D : Les Yanomanis, ainsi que tant d'autres peuples, se considèrent comme les "vrais hommes". On pourrait dire qu'ils ont donc une conscience de soi très positive. Cela les aide-t-il à entrer en contact avec les Blancs sans ce complexe d'infériorité qui marque souvent la confrontation des peuples colonisés avec un groupe humain techniquement supérieur ?

SL : Oui, c'est une de leurs forces. Certes, ils admirent et envient tout ce que la civilisation blanche a produit sur le plan technique et matériel. Mais ils estiment que sur le plan humain et religieux ils n'ont guère beaucoup à apprendre. Ils sont très religieux et fort attachés à leurs convictions et pratiques chamaniques.

Je pense que les apports matériels et techniques dont ils sont si friands ne déterminent pas leur identité tant qu'ils restent complémentaires de leur identité profonde.

C & D : Comment expliquer cet engouement pour les produits de la civilisation blanche ?

SL : Les Yanomanis ont peu inventé sur le plan technique. S'ils aiment le chant, ils n'ont conçu aucun instrument de musique. Leur poterie est lourde. Leur médecine est pleine de sagesse psychologique et spirituelle mais est dépourvue de traitements médicinaux alors que d'autres ethnies ont su tirer de la forêt nombre de médicaments efficaces.

C & D : Quel type de thérapie pratiquent-ils ?

SL : Les Yanomanis passent certainement la moitié de leur temps à de rites chamaniques. Le chamane se fait insuffler dans les narines une poudre hallucinogène qui lui permet d'entrer en contact avec les esprits, de devenir leur médium et d'implorer des guérissons.

C & D : Comment se présente l'économie des Yanomani?

SL : Si on entend par économie l'échange monétaire ou le troc, il n'y en a pas ! L'idée de commerce et de calcul leur est totalement étrangère.

Il y a des échanges, certes, mais les actes de donner et de recevoir sont espacés dans le temps, et leur fonction principale est de maintenir de bonnes relations et non de "faire des affaires".

Ainsi les villageois d'Apu? où je vis actuellement viennent régulièrement me demander quelque objet, par exemple une feuille de papier. A peine donnée ils la jettent, la laissent traîner par terre ou la donnent à autrui. Plus tard il se peut qu'elle me revienne. Il s'agit de tester ma bonne volonté. De même j'ai le droit de leur demander n'importe quoi. Bien sûr, les dons ne se font pas à sens unique. On donne et on reçoit sans cesse. Mais sans qu'il y ait ni simultanéité ni calcul. Ainsi tel chasseur demandera à un autre sa machette et la recevra. Et trois semaines plus tard il lui demandera une simple aiguille en "échange".

La valeur marchande ne compte pas. On échange des biens pour s'assurer qu'il existe une bonne relation, que l'amitié et la confiance sont toujours là. Celles-ci permettent à leur tour de maintenir la circulation des objets.

C & D : Comment ce système fonctionne-t-il en matière de biens alimentaires ?

SL : Il ne joue jamais sur la nourriture. Donc on n'échangera que des objets du monde blanc (casseroles, couteaux, verroterie) et les quelques objets de production locale (flèches, pots, carquois, hamacs). Si elle est demandée, la nourriture est toujours donnée sans aucune idée d'échange quel qu'il soit, même à long terme.

C & D : Arrive-t-il qu'il y ait production d'un surplus alimentaire ?

SL : C'est rarissime. Les Yanomanis vivent de la chasse et d'un peu d'agriculture. Ils cultivent les bananes, les patates douces, le manioc ainsi que le tabac, le coton (pour fabriquer leurs hamacs) et les roseaux (pour leurs flèches). On ne plante jamais que le strict minimum et si un jour on tombe à court, il suffit de demander à autrui. Notez bien qu'on ne consomme jamais le produit de sa propre chasse. C'est là une règle sacro-sainte : le jeune offre le gibier à son beau- père, le père à son frère, etc. On ne garde rien pour soi et on ne reçoit même pas une partie de cette chasse-là. J'interprète cela comme un mécanisme visant à éviter l'accumulation individuelle et à garantir le partage et la générosité.

C & D : Tu parles de générosité, d'entraide. Veux-tu dire que les Yanomanis vivent ce qu'on a appelé le "communisme primitif" ?

SL : Pas du tout. Chaque individu ou chaque famille nucléaire possède des objets et est le seul propriétaire du fruit de son travail. Il y a un solide esprit communautaire qu'illustrent l'entraide et les dons, mais il n'y a pas d'esprit collectiviste. C'est ce qui explique l'échec des coopératives qu'on a tenté de créer parmi les Indiens. Cet esprit communautaire détermine tout. Prenons un exemple vécu : j'apporte un canot pour le village. A qui appartiendra-t-il ? Pas au village comme groupe. Un tel collectivisme est impossible. Il faut que le canot appartienne à un individu. Mais en même temps, il faut que cet individu le cède à quiconque le lui demande. Il s'agira donc de donner le canot à la personne la plus "généreuse" du village. Les Yanomanis en décident en tout souplesse. Le chef, par exemple, s'il n'est pas réputé généreux, n'a aucune chance de recevoir le canot. J'ai moi-même commis une fois cette erreur. J'avais confié une trousse de pharmacie au chef. Mais celui-ci en réservait surtout l'usage à sa famille...

C & D : Comment devient-on chef ?

SL : Le chef doit posséder une qualité capitale, l'éloquence. Ce don est assez naturellement transmis à ses enfants, ce qui explique qu'ils soient souvent appelés à succéder à leur père. Mais ce n'est pas une fonction vraiment héréditaire. Le chef doit être l'inspirateur et le conciliateur du groupe. Le soir, tout se discute en commun et chacun a son mot à dire, y compris les femmes. Finalement le chef synthétise et conclut.

C & D : Tes exemples du canot et de la pharmacie indiquent que tu donnes des choses aux Yanomanis. Pourquoi fais-tu cela et qu'est-ce que cela provoque ?

SL : Les Yanomanis ont des besoins sanitaires. Ils souffrent de la gale et de toutes sortes d'infections dues aux mycoses (champignons de la peau). Et depuis qu'ils sont en contact avec le monde blanc, ils s'habillent, se sentant plus à l'aise ainsi face aux étrangers. Or, ces habits posent des problèmes d'hygiène s'ils ne sont jamais lavés. Il fallait donc qu'ils utilisent le savon. Je cherche à répondre à certains besoins et surtout à apporter l'antidote aux problèmes que leur pose le contact avec le monde extérieur. Ainsi je les alphabétise dans leur langue, puis en Portugais. L'écriture fait perdre la mémoire, je sais et c'est très dommage. Mais elle leur permet de communiquer à distance et de mieux se prémunir contre l'envahissement. Ainsi ils peuvent connaître les lois et la Constitution du Brésil. Ils apprennent ce que c'est que ce monde qui fait irruption dans le village. J'essaye aussi de les dissuader de "manger comme les Blancs". Ça les fascine, alors ils ne mangent plus que des conserves en boîte, ou alors de la farine de manioc comme les pauvres "caboclos" (Brésiliens métissés), qui remplit le ventre sans vraiment nourrir. Leur alimentation traditionnelle est plus saine et équilibrée. Il faut les prémunir contre des réflexes d'imitation nocifs.

C & D : En ce cas on pourrait quand même se demander pourquoi tu cherches à leur apporter de notions nouvelles, des objets étrangers ?

SL : Je ne suis pas de ceux qui confondent amélioration et progrès matériel ou occidentalisation, ne t'en fais pas. Mais la gale leur fait mal et les fatigue. Et ils manifestent que cela les dérange. Ainsi, ceux qui sont atteints se tiennent souvent très près des flammes parce que cela soulage la douleur. Voilà donc un signe assez clair de souffrance. Pourquoi ne pas les aider à s'en défaire ? Certes, j'introduis quelques médicaments et ceux-ci présentent un triple inconvénient : ils viennent de l'extérieur et devront bien un jour être payés, ils finissent pas diminuer la capacité de résistance de l'organisme et ils risquent d'entraîner des phénomènes d'accoutumance. Mais que faire? Les Yanomanis désirent nos objets et recherchent le contact.
Aujourd'hui je vis dans le village d'Apui qu'ils ont installé à 50 km d'une bourgade "brésilienne", tout près donc. Ceux qui s'installent là le font en pionniers, en avant-coureurs. Ils informent de leurs découvertes les autres Indiens qui habitent plus profondément dans la forêt. Apui prouve leur volonté de contact et à la fois leur prudence. Je les accompagne dans leur travail d'approche. Les habitants d'Apui s'appellent curieusement "les nouveaux Yanomanis", afin de se distinguer à la fois de leurs frères de l'intérieur restés plus ignorants des manières du Blanc et donc davantage exposés à ses quolibets, et des "caboclos" brésiliens auxquels ils ne veulent sûrement pas s'assimiler.

C & D : Le .génocide et l'ethnocide sont-ils vraiment à craindre ?

SL : Que l'on arrive à détruire totalement leur culture, je ne le crois pas. Après tout, ils sont nombreux, et tant qu'ils resteront en groupes, je crois qu'ils résisteront à l'acculturation totale. Même si leur fascination envers la technologie les entraîne à acquérir plein d'objets "blancs", ils sauront conserver leur culture immatérielle, leur génie, leur identité. Cependant la division de leur territoire est un coup très dur. Car ils vivent de contacts, de communication. Leur culture est fondée sur la relation. Si chaque groupe se trouvait isolé dans son mini-territoire, cela minerait leur culture. Quant au génocide, leur mort physique, je pense que, dans ma région, la moitié des Yanomanis est condamnée à disparaître, soir par décès soit par déplacement et assimilation. C'est désolant.

C & D : Est-ce que les Yanomanis ont une idée du progrès, du "développement"?

SL : Non. Il n'existe pas de mot dans leur langue pour dire "mieux". On vit, on ne tente pas d'améliorer. Il est plus important de maintenir la coutume que de changer. On veut bien quelques nouveautés mais pas tout bouleverser.

C & D : Tu ne t'ennuies jamais là-bas? Au fond de la forêt ?

SL : Jamais. Il y a toujours quelque chose à faire : construire une cabane, travailler dans le potager et surtout bavarder avec les Yanomanis. Ils ont plein d'histoires à raconter ! Et puis je me déplace beaucoup avec eux. Ils sont tout le temps "en route". Par ailleurs, il y a la vie partagée avec ce sens communautaire si prononcé. Pour moi c'est parfois accablant d'être toujours dans la promiscuité ! Mais ça fait aussi le charme, le caractère charitable et la générosité de ce peuple. Quand tout le monde est continuellement ensemble, on est obligé de s'accepter, de se connaître, de s'entendre, de s'entraider. On comprend mieux l'autre, on forme une communauté très intense.

(Interview réalisée par Thierry Verhelst en 1990)

" Cultures et Développement ", n° 3/4, décembre 1990


L'ETHNO-DEVELOPPEMENT AU ZAIRE

Perversion fasciste ou stratégie positive ?

Au cours d'une réunion organisée sur la situation en Afrique Centrale par notre partenaire flamand ATOL, Badika Nsumbu d'APRODEC International, notre partenaire zaïrois, fit quelques observations délibérément provocatrices en faveur de "l'ethno-développement". Elles provoquèrent l'effet escompté : un Rwandais mit en garde contre le bain de sang qu'une telle notion de développement fondée sur l'ethnie provoquerait au Rwanda. Rob Brusten d'ÀTOL mit de son côté le doigt sur la dérive totalitaire voire même fasciste à laquelle le terme d'ethno-développement peut mener. Badika et Rob se fixèrent rendez-vous pour creuser le débat. En voici des extraits :

Badika : Dans notre lutte contre le sous-développement, nous n'avançons pas. On fait de la défensive, comme au foot. La situation est catastrophique. Mais c'est peut-être une chance : nous découvrons que nos stratégies de développement sont erronées. On dirait que rien n'a été fait ! L'action sur le terrain doit être d'abord culturelle. Dans les années 80, nous avions une réflexion de type conflictuelle, marxienne si on veut. Donc nous pensions : il faut favoriser une conscience de classe entre pauvres. Mais aujourd'hui, je m'interroge s'il ne faut pas aussi favoriser la conscience ethnique. L'élite joue bien là-dessus : elle a sa "base" dans la tribu. Alors faisons de l'ethno-développement avec la cosmogonie de chaque ethnie. Ca peut être le moteur du développement. Quant aux injustices et inégalités sociales, nous pouvons dire, au nom de l'identité kongo à l'élite kongo : n'oubliez pas vos frères déshérités !

Rob : En Europe, on a deux traditions au sujet de la nation et la façon de construire l'Etat. Celle des Lumières, la française : la communauté se fonde sur le Contrat Social. Quiconque sous-signe est membre. Par contre, en Allemagne, après Herder et le Romantisme, on fonde l'Etat sur l'identité ethnique. On naît Allemand, on ne le devient pas. Ainsi, tout Allemand, même de nationalité russe, peut rentrer au pays, se dire membre du "Volk" (peuple).

La perversion de la première vision, sur-valorisant la notion de contrat social peut mener à l'Etat dictatorial, voire au Stalinisme : l'Etat s'impose à tous, aveuglément et indépendamment du culturel. La perversion de la deuxième vision, survalorisant la culture et l'ethnie peut mener au fascisme : l'Etat est au service d'une ethnie, d'une culture et opprime les minorités (juifs, tziganes sous Hitler; appels de Le Pen et autres à chasser les Arabes aujourd'hui).

Si tu préférais la solidarité ethnique à la solidarité de classe, tu me rappellerais le parti nationaliste d'extrême-droite flamand, le "Vlaams Blok" fasciste qui proclame : l'étranger est cause de tous les problèmes.

Badika : C'est vrai que tout ce qui est ethnique peut mener au fanatisme. Mais il y a aussi du nationalisme libérateur. Les Africains, pour se libérer, doivent se respecter. Ceci dit, je ne veux évidemment pas exclure l'analyse de classe. Elle m'aide à comprendre ce qui se passe dans un site. Et la culture n'est jamais idéale. C'est vrai que les aînés exploitent parfois les jeunes (le "capitalisme lignager").

Rob : La solidarité ethnique aujourd'hui au Zaïre aidera sûrement plus les pauvres que la confrontation de classe. Là, je te donne tout à fait raison. Mais je reviens au rôle ambigu de l'identité.

Ainsi, le mouvement flamand, basé sur la notion "d'ethnie" flamande, a rendu possible sa libération socio-politique. De même en Irlande et en Tchéquie. Donc, la notion de culture est nécessaire parce qu'elle libère et est dangereuse parce quelle peut opprimer en conduisant aux intégrismes. Ainsi, l'aspect libérateur du nationalisme peut être manipulé pour occulter la dictature, comme on l'a vu en Afrique.

Badika : L'ethno-développement, c'est un terme qui ne me satisfait pas; il me fait un peu peur. Mais il a le mérite d'insister sur la culture. Je préférerais peut-être parler de "culturo-développement".

Rob : Quand tu parles de culture, tu présupposes une culture homogène. Mais il y a toujours des différences dans une communauté. Entre hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, il y a des tensions que l'appartenance de tous à une même culture ne saurait occulter ! La notion de culture est-elle assez opérationnelle pour fonder une action concrète ?

Badika : La culture, c'est le socle qui influence tout. Bien sûr, il y des tensions ! Il en faut dans toute société. L'eau tranquille est dangereuse : il faut que ça bouge! Mais ces conflits, ces tensions prennent leur sens dans la culture ! C'est elle qui leur donne sens (pourquoi lutter) et méthode (comment lutter).

Rob : Oui, la notion de culture locale dans le développement implique aussi la prise en compte de la manière dont un groupe gère ses conflits, ses changements; c'est une notion très utile. Nous, Occidentaux, avons notre façon de résoudre nos conflits. L'imposer à d'autres serait chercher les problèmes. Donc, la culture dont nous parlons n'est pas un contenu mais plutôt une structure : pas une action précise déterminée par la culture mais la manière dont les gens s'organisent, changent, entrent en relation. Les données (data) ne sont pas importantes, mais les "relata", les relations. Sinon, il y risque de réification, fixation, absolutisation de la culture. Et apparaît le danger de totalitarisme. Thierry dit que la culture est plus une fonction sociale (je dirais, une structure) qu'un contenu.

Badika : Le danger, bien sûr, quand on insiste comme je le fais sur la culture kongo, encore assez homogène, c'est le fanatisme ethnique. Mais dans la culture kongo, la haine de l'étranger est interdite !

Rob : Oui, mais il ne suffit pas de dire: "la haine de l'étranger est interdite dans la culture kongo". Je ne suis pas impressionné par des normes. Depuis 2000 ans, les Chrétiens disent d'aimer leur prochain, mais en pratique c'est difficile. C'est un précepte souvent trahi. Il y a une tension norme-pratique. Et la culture est un sac dans lequel on puise pour arriver à son but : on peut la manipuler. On lui fait dire ce qu'on veut, non ?

Badika : Oui, la culture est un sac. Pour le développement, nous prenons dans le "sac" ce qui nous paraît utile en fonction des objectifs définis par la base avec l'éclairage de l'ONG.
Toute action à APRODEC part d'une rencontre paysanne. On se met à l'écoute des gens : eux définissent les buts. Mais il ne suffit pas qu'ils disent par exemple "on veut un véhicule!". On dira "réfléchissons ensemble pour savoir si c'est la meilleure solution". Alors on arrive à approfondir et il apparaît finalement que c'est la commercialisation de leur production qu'ils veulent. Ca fait partie de leurs aspirations, de leur culture donc. Une fois l'objectif ainsi défini, il faut encore une fois faire appel à la culture pour y arriver. "J'utilise" notre culture : "j'ai recours à" notre culture. Ce n'est pas de la manipulation malhonnête. C'est l'utilisation d'un ressort puissant. Par exemple, je mobilise les proverbes pour synthétiser les débats et engager à l'action.

Ma pratique, c'est transformer les conditions de vie d'une population donnée. Or, ça ne peut se faire que sur base de la dynamique de cette population. Et cela ne se fait que sur base de sa cosmologie.

Je veux mobiliser la culture pour la solidarité. Mais je sais très bien qu'il y a métissage culturel et que toute personne a différentes allégeances.

Rob : Voilà. C'est vrai en Europe comme en Afrique. Ainsi moi je suis Louvaniste, puis Flamand par conviction, Belge de nationalité, Européen de culture, etc. ! Selon l'objectif que je poursuis, j'insiste sur l'un ou l'autre aspect.

Badika : Il nous faut de nouvelles stratégies de solidarité et de développement. Celles que nous avons basées sur le dynamisme culturel local portent des fruits. Notre rôle, c'est de continuer l'examen des actions et de poursuivre.


" Cultures et Développement ", n° 16, février 1994.

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