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LA PUISSANCE DES CULTURES ET LA CULTURE DU POUVOIR
Thierry Verhelst

LA RECHERCHE-ACTION FORMATION, UN MIROIR DU SAVOIR PAYSAN
Thierry Verhelst
" Cultures et Développement ", n° 8/9, mars 1992.


LA PUISSANCE DES CULTURES ET LA CULTURE DU POUVOIR


Un membre du Réseau hollandais Cultures et Développement, l'historien et philosophe Jan Nederveen Pieterse vient d'être primé (prix Ruigrok) pour son ouvrage "Empire and Emancipation". Il y décrit la dialectique de la domination-émancipation comme moteur de l'histoire. Cet anthropologue métisse, issu des Indes néerlandaises s'oppose à la démobilisation intellectuelle post-moderne selon laquelle il n'y aurait plus moyen de produire une pensée globale sur le monde et l'histoire. Bien qu'il rejette le réductionnisme de la pensée rationaliste-modernisatrice du capitalisme, du libre-échange et du développement et leur négation marxiste anti-impérialiste, il s'essaie à une nouvelle synthèse moins eurocentrique et, dit-il, inspirée par le dialogue interculturel auquel nous invite le polycentrisme actuel (fin des Blocs Est-Ouest). Ni l'état moderne ni le capital n'offrent d'explication assez subtile pour comprendre et changer le monde actuel. Un troisième acteur est absent de ces formulations héritées du 19ème siècle : la société civile. La notion d'émancipation est beaucoup plus riche, dit-il, que ce que les Lumières et le marxisme - deux idées très occidentales - en ont fait : elle inclut les mouvements de femmes, le réveil spirituel et culturel, les écologistes, les pacifistes. Les mouvements sociaux font 1'histoire dans une dialectique continuelle pouvoir-libération. L'émancipation ne se réduit pas aux luttes ouvrières ni à la modernisation par le développement. Elle réside plutôt dans toute révolte sociale contre le système de valeurs dominant à un moment donné. Ce n'est pas la Raison mais les valeurs morales et spirituelles qui font l'histoire.

La part ténébreuse des Lumières

Cette pensée repose sur la critique des Lumières dans lesquelles s'enracinent le développement capitaliste et le marxisme. Les Lumières sont invoquées en Occident comme le grand Projet émancipateur de l'homme enfin éclairé : elles promettent l'autonomie, la liberté, la raison, le progrès. En réalité cependant, les Lumières n'ont réalisé que l'émancipation de la bourgeoisie européenne. Elle servit de prétexte à la domination des autres classes et des autres peuples : en Europe, l'Etat de droit (pour la bourgeoisie), dans les colonies, l'esclavage puis la domination. Les Lumières renferment sournoisement une idéologie du pouvoir : celui de l'occident sur le monde. L'Occident actuel continue de phantasmer son histoire au lieu de découvrir la part ténébreuse de ses Lumières. La démocratisation et la modernisation sont pour le Sud des impasses car elles renferment un sous-entendu : la domination de l'autre pour garantir son propre progrès, et sa propre liberté. Mais le Sud n'a plus de tiers-monde à conquérir et à coloniser ! Voilà pourquoi il faut une vision nouvelle, polycentrique, de l'émancipation, fondée sur la dialectique domination-libération, Etat-société civile. Il faut abandonner les dichotomies faciles et trompeuses : "le" capitalisme, "la" révolution. Le réel est plus complexe et la créativité des mouvements sociaux est plus forte. Les ONG y ont un rôle à jouer. Elles ont à manier un nouveau paradigme du changement.

Au cours d'une réunion du Réseau Cultures et Développement néerlandais, J.P. Nederveen Pieterse fit un exposé très remarqué sur " La culture du pouvoir et le pouvoir de la culture ". La culture du pouvoir sert à organiser et légitimer le pouvoir et à en occulter les abus. C'est la culture des régimes forts, du FMI, des feuilletons télévisés américains, du progrès et du développement, des "experts". Il s'agit d'une culture qui vient d'en haut (porté par un pouvoir "sur les gens" et non pas "à partir des gens"). Cependant, cette culture du pouvoir connaît des contradictions internes. Le pouvoir n'est pas homogène ("le" système capitaliste n'existe pas) et sa culture est plurielle. La culture du pouvoir est déchirée par des combats internes pour 1'hégémonie. En outre, la culture du pouvoir est constamment menacée par le pouvoir de la culture : celle d'en bas.

La dialectique de l'émancipation-domination

La société civile oppose en effet une culture de résistance à la culture du pouvoir. La culture du mouvement ouvrier européen en est un exemple. La lutte anti-coloniale en est un autre. Quand le pouvoir de ces contre-cultures est assez fort, il triomphe et se transforme à son tour en culture du pouvoir. Inévitablement, il s'affrontera à de nouvelles contre-cultures. Ainsi l'Etat indépendant, produit de la lutte anti-coloniale, entre en tension avec le pouvoir de la culture des citoyens de cet Etat. L'histoire humaine repose sur cette dialectique infinie du pouvoir de la culture qui devient une culture du pouvoir. On s'aperçoit que l'émancipation d'hier devient la domination d'aujourd'hui et ainsi de suite.

Les nouveaux mouvements sociaux d'aujourd'hui annoncent les courants dominants de demain. La domination actuelle ne saurait être éternelle. Elle sera contestée par un mouvement émancipateur lequel, à son tour, s'installera et deviendra opprimant.

Par le pouvoir de leur culture, les gens donnent sens et orientation à leur existence. Ils changent leur histoire. Il faut donc éviter d'enfermer le pouvoir de la culture dans une conception statique, notamment par une interprétation an-historique des termes "tradition", "racines", "identité".

La pensée de Jan Nederveen Pieterse rejoint une des convictions de notre Réseau. Nous pensons que la culture est une force dynamique qui constitue le moteur de l'histoire et la raison-d'être de notre espérance. Il n'y a aucune raison de penser que "le système" capitaliste et le désordre économique mondial actuel vont perdurer. La société civile, les nouveaux mouvements sociaux sont les lieux d'émergence de contre-cultures, et d'une histoire nouvelle (mais toujours inachevée).

Jan Nederveen Pieterse offre à notre réflexion des pistes intéressantes. Elles s'inspirent notamment d'André Gunder Frank, de Samir Amin et d'Immanuel Wallerstein, du Camus de "L'homme révolté" et surtout de W. Wertheim ("Evolution et révolution"). Ces pistes semblent mener vers une nouvelle synthèse dyamique de l'histoire non plus fondée (exclusivement ?) sur la dialectique matérialiste mais plutôt sur la dialectique culturelle.

Puissance ou pouvoir ?

Nos amis du Réseau hollandais firent encore la réflexion suivante. Toute culture se compose d'éléments matériels et immatériels. Ainsi la culture du pouvoir repose sur la force physique (l'armée, la coercition étatique, etc.) et la force symbolique (l'idéologie). Le pouvoir de la culture (qui est le pouvoir de ceux qui n'ont pas le pouvoir) repose davantage sur des forces immatérielles. C'est la résistance au pouvoir : la capacité de rester soi-même en dépit des pressions de la culture du pouvoir.

Ne serait-ce pas le pouvoir renfermé dans le cri de Martin Luther King : "We have a dream !"? Et ne pourrait-on pas compléter la dialectique de Nederveen Pieterse en distinguant pouvoir (power) et puissance (strength), opposant à "la culture du pouvoir" "la puissance" de la culture ? Le pouvoir relève de l'Etat, du droit, du gendarme. La puissance relève de la liberté créatrice, de la jubilation, de l'insurrection de la vie contre l'ordre trop établi. Cette distinction entre le pouvoir et la puissance a été chantée par Annie Leclerc, philosophe féministe de l'après '68. Son cri est si beau que "Cultures et développement - Quid Pro Quo" ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques extraits dans l'encart intitulé "La puissance et le pouvoir".

Thierry Verhelst


LA RECHERCHE-ACTION FORMATION, UN MIROIR DU SAVOIR PAYSAN

En visite à Dakar et dans la campagne sénégalaise, j'y ai vu et entendu bien des choses qui méritent d'être rapportées aux lecteurs de "Cultures et Développement - Quid Pro Quo". Afin de témoigner fidèlement de ce que j'y ai entendu, je restitue, ici à l'état brut, les notes prises au vol pendant une conversation avec Pierre Jacolin, membre d'ENDA-GRAF basé à Thiès, Sénégal. Pierre Jacolin a beaucoup contribué, avec Emmanuel Ndione, à la mise au point de la méthode RAF : Recherche-Action-Formation. Il est co-auteur de nombreux ouvrages sur cette méthode et sur les savoirs paysans dans le Sahel. (Il n'a pas relu les présentes notes).

Le drame de la déculturation

Tout part de cette question que l'intervenant en milieu rural doit se poser avant toute chose, qu'il soit " expert " ou ONG : le savoir paysan, sur quoi s'est-il fondé ? Quels mécanismes ont permis de créer et de transmettre le savoir des paysans ? Ils n'ont pas attendu les ONG pour gérer leur environnement ! Mais aujourd'hui, ils sont démunis. Ils sont victimes de l'oubli, de la non-reconnaissance et de la dévalorisation de leur culture, de leur savoir et savoir-faire. C'est le drame de la déculturation. Il sont aussi les victimes des chocs environnementaux (sécheresse, désertification, érosion).
Les paysans disent " nous sommes des aveugles et vous êtes nos docteurs ". Et beaucoup finissent par le croire... C'est la spirale de la dévalorisation. Alors on envoie des " animations ", des encadreurs. On leur parle de " développement ". Tout cela renforce leur intériorisation. Les ONG doivent agir autrement.

Les lunettes opaques de l'expert

Que faire ? Il faut enlever ses lunettes d'expert et de " développeur " et regarder à travers celles du paysan ! C'est pénible, certes, mais fondamental. Quand on adopte cette démarche, les paysans sont étonnés : " Vous ne nous instruisez pas ? ". Dès lors, les entretiens informels deviennent féconds !Ni heurts, ni ordre du jour, ni formalités. Il n'y a plus " d'experts" venant enseigner aux ignorants. Cela libère la parole.
Sur le terrain, les objets et les phénomènes contribuent à ce nouvel auto-apprentissage : on dit ce qu'on voit. Grâce à cette démarche, les paysans se parlent entre eux et cela est neuf, car toujours ils eurent à écouter les ingénieurs et agronomes !
Cette mise en commun mène à la restitution collective soit par la parole soit par la reconstitution du terroir en maquette, soit par le biais de personnes-ressources. Une personne-ressource, c'est quelqu'un du terroir, un grand spécialiste des guérisons, des vergers, des relations sociales, du contrôle de l'eau.

Quand tout un Service des Eaux et Forêts se met ainsi à l'écouter, quand une ONG s'y met, cela bouleverse les manières et les personnes. Ca ne va pas sans problèmes, car de l'extérieur le bailleur de fonds exige de savoir " combien d'arbres avez-vous plantés ? " et non " Que savent les paysans ? ".

Mais l'arbre n'est pas vu par le paysan en termes de rentabilité. L'arbre parle des daisons, ses feuilles donnent de la saveur à la cuisine, il a un rôle sacré… La démarche d'écoute change aussi la vision que les paysans ont de leur propre savoir. Ils découvrent qu'ils en ont et qu'en fait il s'en servent. Il y a une prise de conscience étonnante. On devient fier d'être agriculteur car on prend conscience que c'est un métier exigeant de nombreux savoir-faire.

" Ah tiens ! Vous faites cela ? "

Prenant conscience de leur savoir et donc de leur force, les paysans s'organisent et font face à l'administration. Ils refusent de se laisser infantiliser par les services techniques ou les ONG. Le pas du savoir à l'organisation se fait assez naturellement, encore que la présence d'un consultant extérieur, d'une ONG peut y aider.

Neuf dixièmes des projets commencent certes par une enquête villageoise. Par exemple, l'ONG arrive et demande : " Est-ce cela votre besoin ? ". Après cela, le projet s'amène avec ses moyens et solutions déjà déterminés à l'avance. " L'animateur " vient " aider " et explique " la philosophie du projet ". Les paysans sont muets. Par contre, écouter longuement les paysans, c'est encore toujours exceptionnel.

Les trois conditions de cette approche sont la disponibilité en temps, la confiance et l'absence de sujets préalables. Cette approche repose sur quelques " bonnes questions ", par exemple :
- " Ah tiens ! vous faites ça ? "
- " Qu'est-ce qui s'est passé d'important dans votre village ces derniers temps ? "
Dans ce type de démarche, la recherche est activée par l'ONG extérieure pour que les intéressés s'y mettent eux-mêmes. Ainsi, ENDA-GRAF recherche non pas un savoir inerte mais un savoir-pour-l'action et sortant des pratiques locales. On ne refuse pas dogmatiquement tout apport extérieur. On accepte l'idée d'interaction mais tout sort de l'écoute des gens. Pierre Schlipper (" Eco-cultures d'Afrique ") travaille à la frontière de l'Ouganda et du Soudan. Par l'observation minutieuse des terroirs, il arriva à une démarche qui est celle que favorise la RAF et qui est menée notamment par des agronomes tels que Huges Dupriez et Philippe Deleener (" Terres et Vie ") ainsi que par un petit nombre d'agronomes et " développeurs " africains.

Le développement, c'est l'éveil

Après avoir pratiqué cette patiente démarche maïeutique, il se peut qu'une ONG décide, à la demande des paysans, d'entamer avec eux une action. Ce " projet " apparaît, selon Emmanuel Ndione, comme un lien privilégié de connaissance, une " méthode de recherche ". En effet, rien ne révèle mieux la réalité sociale et culturelle qu'une action entamée ensemble. Celle-ci permet de déceler la logique des gens (le sens quels donnent à la vie) et les rapports de force existants dans la communauté. Ces deux éléments, la logique sous-jacente et les rapports de force, sont des éléments essentiels de toute connaissance d'une communauté donnée. Les hommes se connaissent en agissant ensemble. Dans la perspective de la RAF, une recherche qui ne sert qu'au chercheur (et à ses lecteurs) ne présente guère d'intérêt.

L'échec éventuel d'un projet est riche en enseignement car il révèle les stratégies de déjouement des acteurs locaux, leur logique cachée, leur culture profonde.

Comme le disait un paysan : "Le développement, c'est l'éveil" ou encore "Le développement, c'est avancer selon la ligne qu'on a en soi".

Le meilleur projet est le projet le plus souple, le moins paternaliste, le moins " encadreur ". Il ne s'agit pas d'abord pour l'ONG d'agir, mais d'observer comment agissent les gens. Comment regarder ? A l'aide du regard des gens eux-mêmes ! La confrontation des connaissances entre les paysans est une source très riche de savoir.

Si vous cherchez une méthode de recherche et d'analyse culturelle, sachez que l'attitude psychologique du chercheur est au moins aussi importante que ses outils !

La technique… c'est révéler la profondeur.

Thierry Verhelst

" Cultures et Développement ", n° 8/9, mars 1992

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