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L'ENCHASSEMENT SOCIAL ET CULTUREL DE L'ECONOMIE
" Cultures et Développement ", n° 5/6, mai 1991.

LA METHODOLOGIE DES SITES SYMBOLIQUES
Hassan Zaoual
" Cultures et Développement ", n° 10/11, septembre 1992.


L'ENCHASSEMENT SOCIAL ET CULTUREL DE L'ECONOMIE

Toute économie est encastrée, enchâssée ("embedded" selon K. Polanyi) dans un contexte socioculturel. Les phénomènes économiques des différentes aires culturelles ne sauraient donc être appréhendés par la seule science économique occidentale.

Il est impossible de tenir compte des différences culturelles à partir d'un regard d'économiste formel. En revanche on peut p.ex. faire de l'anthropologie économique pour faire apparaître "le moteur symbolique" (Zaoual) des différentes pratiques économiques.

L'économie formelle à l'occidentale crée une 'illusion d'optique' (Perrot) : elle fait croire que des sociétés peuvent être comprises en termes de productivité, d'utilitarisme et de neutralité, comme si la rationalité de toutes les sociétés était économique.

L'économie échappe de plus en plus au contrôle politique démocratique. Les grandes banques, les firmes multinationales, le F.M.I. sont à peine comptables de leurs décisions envers les instances politiques.

Pour envisager l'évolution du système dominant, on peut relever au moins trois approches : la révolution de type communiste, aujourd'hui en crise de crédibilité, le refuge (combien ambigu et précaire) dans les replis de la "société duale" et la recherche théorique et pratique d'un changement de paradigme. Nous pensons que cette dernière est féconde. Il s'agit de redécouvrir les a priori culturels, les axiomes et concepts de base, qui sont présents dans l'économie dominante, p.ex. l'approche de l'être humain comme animal de besoins, l'utilitarisme, l'individualisme. Faisons un peu moins de sociologie et un peu plus d'éthique. Il faut dénoncer un soi-disant "réalisme" qui s'accommode de la situation actuelle.

Quand on questionne en ce sens certains experts de la Banque Mondiale ou du FMI on est confronté aux quolibets et à l'agressivité des "experts". La force morale des questions apparemment naïves sur le sens de l'économie et l'avenir de la planète est considérable. Le système n'est-t-il finalement pas devenu très vulnérable, aujourd'hui qu'il est au sommet de la puissance ?

Les "'alternatives à l'économie" et les "économies alternatives" relevées au Nord et au Sud ne sont apparemment pas subversives des structures en place et bien souvent elles ne font que les renforcer, les légitimiser, les rendre plus acceptables. Cependant, ces alternatives sont porteuses de valeurs différentes, ce qui prépare peut-être des transformations profondes sur le plan des valeurs. Toutefois, n'idéalisons pas ces choses et n'oublions pas que déjà le 19ème siècle a connu ses "alternatifs", par exemple les cloîtres industriels de Manchester, Owen, les phalanstères, les coopératives d'ouvriers (honnies par Marx et Engels) autant d'initiatives qui n'ont pas réellement arrêté la logique dominante (Latouche).

Une conclusion importante du débat est le caractère "mosaïque" (Zaoual) de la réalité sociale, y compris de sa dimension économique. Les mots "formel" et "informel" ne rendent pas compte de la mosaïque.


Le caractère mosaïque des sociétés est une réalité que l'esprit occidental a beaucoup de mal à admettre. Au sein du Réseau Cultures, les membres du Sud ont continuellement interpellé ceux du Nord là-dessus. En Occident, on réfléchit selon le modèle grec : la vérité est une et non-contradictoire. On n'est jamais loin des vérités monolithiques. Le primat est donné au tout, et cela risque d'occulter les parties. Dans les mentalités non-occidentales, les parties à l'intérieur du tout peuvent être rebelles au tout (Zaoual, Lenders).

Dans le domaine étudié, on constate surtout la juxtaposition des systèmes et des valeurs économiques (Perrot). Il y a chevauchement, coexistence de logiques différentes. Les gens (à Grand Yoff au Sénégal, dans les favelas de Rio, les tribus en Inde présentées par Siddharta, les femmes en Hollande, les "alternatifs" écossais, etc.) participent de plusieurs systèmes. La réalité est sinusoïdale et oscille entre le marché et le lignage, le quartier et la ville, le profit et la relation affective, le droit individuel et l'appartenance au groupe. Il faut éviter la bipolarisation. La structure lignagère peut être utilisée à des fins individualistes ou mercantiles (par exemple les Soussis). Les concepts et définitions n'aiment pas ce qui bouge or nous sommes dans un monde qui bouge.

Ceci étant dit, on peut s'essayer à comparer les "alternatives" au Nord et au Sud. Ainsi on peut dire qu'en Occident les "alternatives" fonctionnent sur une notion horizontale de solidarité qui est contractuelle (accord entre égaux), choisie. Par contre dans les sociétés du Sud, les "alternatives" vivent des solidarités verticales de fait, fondées sur un donné social (le lignage, l'appartenance religieuse, etc.). On peut aussi avancer que les alternatives au Nord sont fragiles ou moins porteuses de rupture qu'au Sud car elles empruntent au système dominant ses notions fondamentales: relation contractuelle entre égaux, individualisme, profit, concurrence, association démocratique sur base d'égalité entre individus atomisés. Par contre, les alternatives du Sud sont peut-être plus solides car elles s'appuient en partie sur des valeurs différentes du système dominant : le profit relationnel est plus important que le profit monétaire, l'harmonie au moins aussi attrayante que la concurrence, le sens de l'hiérarchie plus fort que le goût de l'égalité et de la liberté de choix, le consensus (palabre) plus courant que le vote majorité contre minorité, le sens de l'appartenance au groupe préférable à l'atomisation sociale.

Ce tableau est dichotomique. Donc il éclaire mais à la fois il occulte l'ambiguïté du réel, et le fait entrer dans une camisole de force et risque de conduire à l'impasse. L'opposition individualisme -holisme ne laisse pas d'espoir pour le monde occidental et occidentalisé. Toutes les oppositions tranchées sont dangereuses et trompeuses. Il faut que nous apprenions à voir les interactions entre les deux pôles de la réalité. L'homme participe de plusieurs systèmes. Ainsi notre propre Réseau Sud-Nord Cultures et Développement n'est pas purement contractuel. Nous avons choisi de participer au Réseau mais à la fois nous nous sentons englobés de fait dans une réalité, un idéal, un mode d'appréhension du réel, un style de vie qui nous dépassent.

Rien n'illustre mieux le caractère mosaïque du réel que la lutte des Indiens d'Amérique : tantôt ils se situent sur le terrain légal pour récupérer des terres ou influencer les constituants (le lobby indien lors de la discussion de la nouvelle Constitution à Brasilia), tantôt ils agissent dans "l'illégalité" (récupération par la force de leurs terres, occupations nocturnes par les Indiens du Cauca). Les Indiens sont à cheval entre le recours à leur passé et à leur identité, et l'utilisation des moyens les plus sophistiqués de la modernité (p. ex. la vidéo, le lobbying).

" Cultures et Développement ", n° 5/6, mai 1991.


LA METHODOLOGIE DES SITES SYMBOLIQUES


La méthodologie des sites symboliques dont nous voulons présenter ici les principes essentiels fait suite aux nombreuses rencontres que le Réseau Sud-Nord Cultures et Développement a organisé sur la thématique interactionniste : économies et cultures. Cette manière de lire les pratiques sociales résume aussi les principales conclusions auxquelles nous sommes, momentanément, arrivés dans le cadre d'une longue recherche sur le rôle des contingences sociales et culturelles dans le développement économique.

La crise des pratiques du développement implique que l'on ne peut plus penser les problèmes du changement social sans recourir à plusieurs sciences à la fois tout en étant à l'écoute de la diversité des cultures de notre monde.

Derrière les "beaux modèles" des sciences sociales ordinaires, celles qui sont encore empêtrées dans une conception mécaniste des univers sociaux, nous découvrons le caractère relatif et rebelle des logiques sociales...

Tout se passe comme si les objets sociaux changeaient de "lianes" au fur et à mesure que la théorie sociale les poursuit. Le sens implicite des pratiques locales se faufile. (...)

Ces phénomènes d'adaptation, de retrait voire de maquillage constituent un redoutable problème pour la méthodologie des connaissances du social. En raison de ces complexités, la méthodologie des sites symboliques que nous voulons vous faire découvrir n'est pas la vérité mais une vérité, un simple point de vue pouvant faire partie d'une grande science interculturelle et pratique. (... ) La méthodologie des sites dessine un itinéraire interactif. Plusieurs sciences s'y combinent donc pour faire avancer l'analyse du développement et de manière plus générale celle des comportements humains et sociaux.

L'ignorance des dimensions invisibles (boîtes noires : mythes, valeurs, cultures) des pratiques des acteurs conduit à rendre totalement inopérantes les boîtes conceptuelles de la science sociale. En réalité, le théoricien des sciences sociales ne travaille pas dans le "vide". La prise en compte de la culture du lieu et de ses spécificités est primordiale. (... ) C'est ce qui rend caduques les approches uniformisantes en économie politique comme ailleurs. (...)

Dans les faits, les mentalités et les savoirs sociaux perturbent les grands modèles sociologiques. Le réel est toujours enchevêtré car les acteurs sont des êtres vivants, autonomes et ils décodent !

Le pluralisme du monde nous conduit à le voir comme une suite infinie de sites. C'est une mosaïque. Il y a autant de sites que de conceptions du monde et de jeux entre atomes sociaux.

Les individus adaptent toujours leurs comportements à leur site d'appartenance et à la situation dans laquelle il se trouve. Le "comportement adapté" est un principe de rationalité. Pour se reproduire, tous les êtres sociaux et biologiques s'adaptent. C'est aussi ce que K. Popper appelle "Principe du point zéro", "logique des situations" ou "méthode zéro". Par certains côtés, les histoires des populations humaines sont d'éternels processus d'adaptation. L'histoire d'un organisme social peut s'interpréter comme le produit irréfléchi de la stratégie d'adaptation des atomes sociaux (individus, organisation... ) qui cherchent à réaliser des buts compte tenu des informations que recèle leur milieu (cultures, besoins, moyens techniques...).

A la diversité des conceptions du monde (mythes, cultures, valeurs...) correspond celle des contraintes et des épreuves de réalité. Il y a autant de vérités que de sites symboliques. Et c'est pour cette raison que notre méthode se veut flexible (modulable selon le cas de figure ou de culture) et extensible à de nombreux organismes sociaux.
La notion de site peut recouvrir de nombreuses réalités empiriques. Ces dernières peuvent être microscopiques (un groupe humain, une communauté ethnique, une communauté de fait, une entreprise, une ONG ou une organisation quelconque) ou macroscopique (une société, un pays, une civilisation...). Ce qui est essentiel du point de vue de la méthodologie des sites symboliques est le repérage des moteurs symboliques (valeurs et systèmes de motivation) ainsi que les modèles de connaissance et d'action qui en découlent dans le monde factuel. A partir du moment où nous considérons la culture comme une matrice qui englobe la totalité des aspects d'une réalité, il devient impératif de s'approcher des croyances collectives qui motivent les acteurs d'une entité "sitienne" quelconque.

L'architecture d'un site peut être résumée et revue avec les schémas 1.1.
A l'image d'une organisation, le site n'est pas un monde totalement clos, fermé, isolé, mais un corps social qui se construit autour d'un sens dont les modalités d'existence s'adaptent en se modifiant par rapport au changement de l'environnement extérieur. Une vision aérienne du site laissera apparaître l'image du schéma 1.2.

Un site comme conception du monde est réductible aux comportements individuels de ses membres mais ils ne peuvent être compris en profondeur que dans la perspective de l'identité collective du site. La saisie des caractéristiques collectives est un préalable à celle des comportements individuels. Les "sitiens", les adhérents d'un site, véhiculent, en permanence, sa vision du monde et sa carte de préférence. La connaissance de son programme de lecture du réel (croyances et logiciel symbolique) permet celle des entités (individus, familles...) qui tendent à le reproduire. Les valeurs du site précèdent ses institutions, son organisation et ses formes de coordination inter-individuelle. C'est dans l'inter-mental que se déploie le sens commun du lieu.

Un site est aussi une communauté de communication d'un sens partagé. Les contrats et les contraintes s'exercent à l'intérieur du modèle moral du site. Sans l'intériorisation de sa conception du monde par les individus, la suspicion détruit les rapports inter-individuels et en fin de compte la cohérence du site. C'est l'anomie. La confiance est donc le grand capital des systèmes sociaux. Durkheim dirait le contrat ne se suffit pas à lui-même, la société préexiste aux accords inter-individuels.
En ce sens, la cohérence de l'organisation pratique d'un site trouve son fondement en dehors d'elle-même, dans l'éthique du site.

(...) Malgré les ressemblances qui frappent l'œil de l'observateur, chaque site est unique en son genre. Cette singularité est un redoutable problème pour les pensées à penchant théoriciste. Les schémas globaux s'avèrent d'ailleurs le plus souvent bien pauvres quand ils cherchent à transcender l'aspect mosaïque de notre monde. En laissant de côté les particularités, l'essentiel, c'est-à-dire l'âme du site, tend à échapper à notre connaissance. Chaque site est unique et toute généralisation hâtive est donc dangereuse. La compréhension de la diversité présuppose en permanence la prudence et le respect de la singularité. La connaissance de la "psychologie vernaculaire" d'un site est à ce prix. Chaque site produit sa stabilité et son instabilité, sa cohérence et ses incohérences. Il a ses tourments et les vertiges de ses symboles.

De par la spécificité des valeurs de chaque site, il n'y a pas un modèle de l'individu mais des modèles. Ils sont aussi nombreux que les sites qui les engendrent. La variété y est infinie. Ce qui est une limite aux sciences de l'homme qui se veulent, sans nuances, universelles. La variété des mondes que créent les cultures des hommes sont une contrainte que seule une démarche relativiste, tolérante et interculturelle peut lever. Chaque site crée des contraintes sur la base des croyances partagées, qui s'exercent sur les comportements de ses fidèles. Les règles et la solidarité entre les individus restituent le sens que le site donne à son monde. (…)

La notion de site permet donc de rendre compte de la diversité culturelle et du caractère pluriel des pratiques économiques qui en découlent. Les sites sont des systèmes ouverts. Leur ouverture, par exemple, sur une même macro-entité comme l'économie de marché, ne conduit pas mécaniquement à une uniformisation intégrale. Les sites résistent et re-combinent à leur manière les influences extérieures. Les configurations de ces interactions avec le monde extérieur sont infinies. Ceci interdit, en conséquence, toute généralisation à partir d'une expérience. Le seul devoir de la méthodologie des sites est d'accompagner le processus général de ces recompositions socio-économiques tout en introduisant le principe de la tolérance dans l'analyse économique des problèmes du développement de chaque site.

La prise en compte de la diversité des contingences conduit nécessairement à la nuance et à une meilleure écoute des acteurs de chaque site. De là, peuvent naître des procédures spécifiques à la résolution de problèmes supposés communs comme celui du développement économique. Il n'y a pas de modèle unique, les situations contingentes imposent toujours une multiplicité des solutions. Dans cette perspective, un modèle scientifique du monde est une aberration. Chaque site a son propre modèle d'efficience dans lequel les contingences socio-culturelles ont un poids considérable. Cette contrainte est lourde de conséquences pour les critères du paradigme du marché.

Si une analyse économique des sites est possible, elle débouchera inéluctablement sur une "économie de marché tempérée" en raison de la manipulation du modèle dominant par les sites. Les terrains tordent le modèle unique. Les gaspillages ou de manière générale l'inefficacité dans les critères de l'économie de développement ne sont pas vécus en tant que tels du point de vue des sites-cibles. Les réactions à la concurrence et à l'industrialisation sont diverses. Ce relativisme est révélateur de la nécessité d'un management interculturel des problèmes économiques du développement : une réponse au mythe d'un monde rationnel (totalement gouverné par une rationalité unique).

La méthodologie des sites symboliques laisse apparaître que les organismes sociaux sont des entités complexes en mouvement. C'est en se rapprochant de leurs "divinités" (ce à quoi les adhérents d'un site vouent un culte) que nous pouvons progresser dans l'analyse des comportements humains et socio-économiques. Cette "boîte noire" renferme un sens autour duquel s'organisent les rites, les coutumes, les tyrannies, les ambivalences et les stratégies des fidèles d'un site. (... ) Il est subtil dans ses modes d'expression et d'adaptation aux mutations de l'environnement. Le différent, l'identique, le contradictoire... font partie de son état de nature. Un organisme social peut s'adapter pour changer ou se métamorphoser dans ses apparences pour demeurer égal à lui-même. Un site a donc "plusieurs tours dans son sac" : s'adapte, change pour ne pas changer, se cache et se dévoile, etc.... Le chercheur s'étonnera toujours du caractère obscur, confus et ambigu des logiques sociales. Les sites ne montrent que leur "dos" !

Hassan Zaoual

" Cultures et Développement ", n° 10/11, septembre 1992.

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