Thierry VERHELST
DES RACINES POUR L’AVENIR

INTRODUCTION

UNE AUTRE MONDIALISATION EST-ELLE POSSIBLE ?

Que serais-je sans toi, qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre

Aragon

Allons-nous vers de sanglants chocs de civilisations ? Où est-il possible d’envisager des rencontres plus paisibles et plus fécondes entre les cultures de l’humanité ? Les réponses à ces questions redoutables sont incertaines mais le livre « Des racines pour l’avenir » repose sur une conviction : face aux défis de l’heure, les peuples ont à s’enrichir mutuellement. Or, il se fait que la mondialisation actuelle accélère l’intensification des relations entre les peuples. Les sociétés contemporaines sont devenues des lieux de rencontres interculturelles de plus en plus intenses. Il peut en résulter un enrichissement mutuel et des mutations importantes, issues de divers métissages culturels. En ce sens, cette mondialisation constitue non seulement une menace mais aussi une opportunité. Si elle est réduite à sa seule dimension marchande en s’imposant comme un projet unique et l’arasement des différences culturelles dans un magma consumériste occidentalo-centré, la mondialisation constitue certes une menace.

Cet essai envisage l’existence d’autres possibilités pour l’avenir de la planète. Il parie sur l’espérance que l’humanité soit enceinte de renouvellements prometteurs. Dans tous les continents, des secteurs importants de la société civile s’opposent au formatage du monde. La diversité des cultures et la profondeur des différentes sagesses et spiritualités contribuent à la recherche, certes encore tâtonnante, d’un monde différent.

Au Nord de la planète, nombreux sont ceux qui appellent de leurs vœux le réenchantement du monde. Il faut donner une âme à la mondialisation, disent-ils. En effet, l'homme des Lumières n'y voit plus très clair. L’Occident issu des Temps Modernes est en crise. L’ambition effrénée de maîtrise de la nature et de la vie nous a transformés en apprentis sorciers. Nous sommes dépassés par nos inventions. Les acquis jadis libérateurs de la modernité dérivent en modernisme mortifère. L’autonomie de la personne est réduite à l’individualisme compétitif, la raison au rationalisme instrumental, la sécularisation à la perte de sens. L’économie envahit nos sociétés où règne désormais la marchandisation généralisée. Si nous persistons dans ces travers, nous allons mourir de solitude et d'angoisse existentielle après avoir détruit notre environnement. Il faut sortir des dérives actuelles de la modernité.
La crise de la modernité vient de ce que nous ne nous sentons plus maîtres du monde que nous avons construit : ce monde nous impose sa logique, celle du profit ou celle de la puissance, de sorte que, pour lui résister, nous devons par moments faire appel à ce qui est le moins moderne en nous. Cependant, il ne peut s’agir d’un retour en arrière. Dans ces pages, l’évolution nécessaire sera esquissée en termes de transmodernité. Ce néologisme vise à évoquer l’indispensable dépassement de la modernité sans en rejeter pour autant les acquis positifs.

La modernité dont il est question dans ces pages réfère aux acquis philosophiques et à la culture que l’Occident a développés au cours des derniers siècles. C’est une culture parmi d’autres, même s’il est vrai qu’elle renferme un certain nombre de valeurs universelles qui transcendent effectivement le temps et l'espace. Pour écarter tout malentendu, comprenons que moderne n’est pas ici synonyme de contemporain. On peut vivre aujourd'hui sans avoir une culture moderne. Ainsi, il sera question dans ce livre d’Indiens d’Amazonie qui refusent l'économie de marché et la télévision. Ils sont nos contemporains mais ils préfèrent ne pas être modernes. Ils ne veulent pas s'adonner au type d'économie et à certaines des valeurs qui caractérisent la modernité. Comprenons aussi qu’il y a des idéaux modernes, par exemple l’idée de progrès illimité, qui sont en passe de devenir désuets. Ne parle-t-on pas de postmodernité ? Certains n’appellent-ils pas de leurs vœux une pensée postglobale pour dépasser les impasses de la globalisation actuelle pourtant censée répondre aux soi-disant exigences de la modernité la plus avancée ?

Il ne s’agit pas seulement de faire un tri radical dans les valeurs de la modernité. Il s’agit aussi de s’inspirer de certaines valeurs prémodernes. Des Occidentaux éprouvent une nostalgie, quelquefois salutaire et justifiée, envers les sociétés non modernes. L’Occident a besoin d’évoluer vers une mentalité qui se situerait au-delà de la modernité et qui s’ouvrirait à d’autres valeurs, dont certaines seraient inspirées des traditions anciennes, tandis que d’autres seraient novatrices.

Au Sud vivent des sociétés encore relativement traditionnelles, même si la culture moderne et des évolutions endogènes y ont fait des incursions profondes. Jusque dans les quartiers occidentalisés subsistent encore des réflexes anciens. Des gens cultivent un sens étonnant des relations humaines et de l’hospitalité. Leur culture répond à un goût d'interrelation au sein d'un tout. Ils ont conservé une certaine sagesse dans leur rapport à la nature et dans leur façon de gérer la vie en commun. Ces sociétés ont bien des choses à nous apprendre. Mais il ne faut pas les idéaliser. Elles ploient souvent sous le poids de contraintes collectives qui peuvent entraver le libre épanouissement personnel. Si les sociétés du Sud restent empêtrées dans certains aspects de leurs cultures ancestrales, elles n'auront pas la force de surmonter les défis de la faim, des épidémies et des dictatures. Elles seront de plus en plus désorientées face à la déferlante de la mondialisation globalisante. Elles ont à s’enraciner dans la profondeur de leur identité, et à s’ouvrir simultanément aux requêtes de la modernité, dans une fidélité créatrice envers ce qu’elles vivent de plus beau.

Dans de nombreux pays du Sud, un processus de renouveau et de recomposition est en cours. Transposée en d’autres lieux, la modernité d’origine occidentale y est adaptée et modifiée en fonction des conditions et des cultures locales. Un regard neuf, non entaché d’ethnocentrisme, permet d’y voir autre chose qu’une forme défectueuse du modèle occidental qui se prétendrait unique. Au lieu de traiter de corruption ces formes nouvelles, il est plus intéressant de les considérer comme des exemples de métissage qui vont au-delà de la modernité.

Prendre la mesure de la diversité culturelle dans le monde et déceler les multiples interactions en cours entre tradition et modernité, voilà une tâche pour ceux qui souhaitent un autre monde. Il s’agit d’imaginer une mondialisation plus heureuse que celle que promettent les hérauts de l’unification culturelle de la planète par les mécanismes du marché. Faisons le pari d’une évolution positive et observons pour ce faire ce qui se passe réellement dans le monde, fusse dans les coulisses de la mondialisation-occidentalisation. D’une part, les sociétés occidentales modernes s’ouvrent aux cultures traditionnelles. Elles insufflent ainsi plus de sens et de beauté dans la vie quotidienne. D’autre part, des sociétés traditionnelles se modernisent et s’ouvrent à ce que l’Occident peut leur apporter de valable. Elles tentent de mieux gérer leurs problèmes matériels tout en conservant leurs identités spécifiques.

Les échanges interculturels et le recours aux intuitions originelles de leurs propres traditions peuvent aider les habitants des deux hémisphères à dépasser les limites actuelles de leurs cultures respectives et à livrer passage à une mutation des valeurs et des attitudes. Ce processus de fécondation culturelle réciproque renferme une importante dimension spirituelle, au sens où il débouche sur la question du sens ultime et de ce qui transcende les apparences.

S’il s’accomplit selon le scénario positif évoqué ici, ce processus de recomposition culturelle, fait de métissages, de créativité, de tricotages et de bricolages ingénieux pourrait conduire à la mise en place de sociétés qui soient plus justes, plus fraternelles et plus respectueuses de la nature. A l’horizon se profile peut-être un monde construit par des citoyens responsables et solidaires.
L’interaction en cours ne saurait être pensée ni réalisée sans prendre en compte les rapports de force. La fécondation mutuelle des cultures n’est pas l’œuvre éthérée d’intellectuels en chambre. Les épousailles interculturelles ne sont pas angéliques. Elles se déroulent dans de rudes corps-à-corps. L’échange inégal entre le Nord et le Sud constitue le cadre dans lequel elles sont consommées. En outre, toutes les rencontres ne sont pas toujours bonnes. Il arrive que des sociétés du Sud ne retiennent de leurs traditions que ce qu’il y a de plus contestable pour le marier à ce que l’Occident leur apporte de plus vil. L’Occident, de son côté, pervertit quelquefois les apports extérieurs, faute de profondeur. Il y a des exemples de métissages pervers. Cependant, faisons ici le pari que chaque culture sache emprunter à l’autre ce qui lui fait le plus défaut.

( télécharger le texte )

L'auteur
Le livre
Introduction
Sommaire
Conclusion
Commander
le livre
Ecrire à l'auteur
Accueil
 
 
 
 
haut de page
2008, South-North Network Cultures and Development