Thierry VERHELST
DES RACINES POUR L’AVENIR

CONCLUSIONS
(extraits de l' épilogue)

UNE VISION PLANETAIRE


J’ai tout appris de toi pour ce qui me concerne (…)
Que le bonheur n’est pas un quinquet de taverne.
Tu m’as pris par la main dans cet enfer moderne
Où l’homme ne sait plus ce que c’est qu’être deux
Tu m’as pris par la main comme un amant heureux
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre


Aragon


Un vieux monde est en train de s'écrouler. Cela ne signifie pas que toutes ses composantes s’effondrent mais qu’elles se recombinent et se mêlent à ce qui est novateur. Une nouvelle mentalité est peut-être en gestation. On peut certes qualifier de Don Quichotte celui qui tient ce langage d’espérance. Il y a effectivement assez de raisons d’être pessimiste. Mais on peut aussi décider de s’ouvrir à ce qui n’est pas encore. Il y a toujours eu des gens qui ne prêtent pas l’oreille aux « réalistes » quand ceux-ci invoquent l’actualité et les apparences démoralisantes pour se résigner. C’est ainsi que les choses ont avancé. S’il n’y avait plus de rêveurs ni de prophètes, plus de citoyens responsables et solidaires, le livre de l’Histoire se refermerait. Il faut le garder grand ouvert. Quoiqu’en pensent les illuminés qui prétendent en connaître le dénouement et profèrent des imprécations. Quoi qu’en disent les experts patentés qui prophétisent « la fin de l’Histoire » et l’accession inéluctable de la planète entière à la même étroite rationalité marchande. C’est une question d’humanité.

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La situation de la planète est tellement accablante que si nous perdons l’espérance, nous perdons tout.
Dans les chapitres qui précèdent fut évoqué ce qui semble être la tendance générale des mutations culturelles et spirituelles en cours. Il nous reste à poser la question concrète et personnelle du « que faire ici-maintenant ? » Que peuvent faire « monsieur et madame tout-le-monde », au Nord comme au Sud, pour contribuer au changement de mentalité et de comportement esquissé dans les pages précédentes ? Comment allons-nous concrètement nous donner, et donner au monde, une chance de sortir de la mégacrise actuelle ?

Changer de lunettes et changer d’assiette

Il faut d’abord chausser d’autres lunettes afin de voir le monde autrement. Ces lunettes virtuelles devraient permettre de mieux saisir quelle est la place que l’on occupe dans la société mondiale. L’émergence d’une nouvelle conscience quant à l’interdépendance et la solidarité cosmiques et humaines est grandement favorisée par une image qui a fait le tour du monde, la photo de la planète terre, belle et fragile, flottant dans un espace infini. Les premiers astronautes nous ont rapporté ce cadeau précieux. Il nous permet de voir en toute clarté que nous, les humains, formons tous ensemble l’équipage d’un seul navire. Cette vision favorise la prise de conscience planétaire sur le plan écologique et devrait la stimuler sur celui de la justice sociale et de la paix mondiale.

Il s’agit de prendre courage et de cesser de croire qu’on est impuissant et isolé. Il faut savoir qu’en allant un peu à contre-courant, on n’est pas seul mais que 15 à 25 pourcents des Occidentaux sont habités par des valeurs partiellement différentes de celles qui sont considérées dominantes et « normales ». Il faut aussi se rappeler que le capitalisme néolibéral n’est pas plus éternel que d’autres systèmes qui l’ont précédé ou qui lui succèderont. Sur le mur de béton du matérialisme et de l’injustice planétaire apparaissent mille fêlures. Dans les interstices de ce mur, poussent les plantes et les fleurs qui feront que demain sera possible. Il nous appartient à chacun d’en faire pousser. Il y a un travail de créativité citoyenne à accomplir . Le mahatma Gandhi le disait déjà il y a plus de cinquante ans : il faut être le changement que l’on veut voir dans le monde. [...]

LE MILITANT MEDITANT

La mutation qui est en cours s’accompagne également d’une approche différente de l’engagement social ou politique. Vouloir se changer soi-même via une quête spirituelle ou une démarche de développement personnel n’est pas suffisant, pas plus d'ailleurs que de vouloir changer le monde en s’engageant dans des mouvements sociaux ou des partis politiques. Les deux sont nécessaires mais ils doivent être articulés dans une « diagonale » qui, partant du cœur profond de la personne, traverse et unifie intérieurement toutes les dimensions de l’être (corps, âme et esprit) et de la société. Le réenchantement passe par la transfiguration de soi et du monde.

Lors des rencontres interreligieuses et internationales Ailes et racines, organisées par l’ONG appelée Réseau Sud-Nord Cultures et Développement auquel il fut déjà fait allusion ici, l’évolution des approches de l’engagement sautait aux yeux . Les participants planchèrent pendant deux ans sur le thème de la spiritualité de l'action sociale et politique. Il en résulte que les militants de demain ne seront pas seulement ceux qui distribuent des tracts, des leçons et des coups, mais ceux qui vivent autrement. Morale et politique sont indissociables. C’est ce qu’avait exprimé, avec l’impertinence salutaire de l’époque, les compagnes féministes des militants de mai ’68 : « Prolétaires du monde entier, lavez vos chaussettes vous-mêmes ! ».

Réformer l’être intérieur

Personne ne peut prétendre expliquer l’injustice en se limitant aux causes extérieures. La raison et la volonté politique ne sauraient suffire. C’est à cette conclusion qu’arrivait aussi l’ancien syndicaliste Jacques Julliard : « Tant que le gauche ne se sera pas posé le problème du péché originel, c'est-à-dire du mal qui ne serait pas dû aux circonstances extérieures, mais à la volonté de l’homme lui-même, elle restera à mes yeux coupable d’angélisme » . Etty Hillesum notait à la veille d’entrer dans le camp de concentration « Je ne crois pas que nous puissions corriger quoi que ce soit au monde extérieur que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. L’unique leçon de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs » . Il s’agit donc de réformer non seulement les structures sociales et économiques mais encore l’être intérieur. C’est ce qu‘Edgar Morin n’hésite pas d’appeler « la réforme de l’être » . Faute d’un tel travail sur soi, que de débordements psychiques dans les conflits qui traversent les mouvements sociaux, y compris les groupes religieux ! Il faudra bien tenir compte de notre violence, nos peurs, nos égoïsmes, nos soifs de pouvoir et d’argent, toutes ces « passions » qui captent nos énergies vitales, entravent notre liberté profonde et pervertissent nos actions, même les mieux intentionnées. [...]

On a pu déceler dans le mythe biblique de la tour de Babel une allégorie dénonçant un totalitarisme susceptible d’écraser la pluralité des langues. Le Dieu de la Bible ne veut pas que les hommes aliènent leur culture, donc leur créativité et leur liberté, au service d’un projet unique, d’autant moins qu’il s’agit de la construction d’une tour qui s’élèverait orgueilleusement jusqu’au ciel. Ce mythe nous enseigne que la diversité culturelle – et pourquoi pas la diversité religieuse ? – est le moyen choisi par le Créateur pour empêcher la mise au pas puis l’anéantissement de l’humanité. D’aucuns ont vu dans le World Trade Center de Manhattan une autre tour de Babel. Ne peut-on voir dans l’effondrement des tours jumelles le signe prémonitoire, certes tragique pour les victimes, de la fin d’une domination trop orgueilleuse et trop dangereuse parce qu’unificatrice ?

Les fanatiques de tous poils et de toute confession, ainsi que les hérauts du tout-au-marché menacent la démocratie, telle est la conclusion de Djihad v. McWorld. J’ajouterais pour ma part une dimension sociale, psychologique et spirituelle à la mise en garde contre McWorld. La misère qu’entraîne le système économique actuel est non seulement une menace pour la démocratie. Elle cause toutes sortes de souffrances physiques liées à la malnutrition, aux maladies et à un habitat déficient et elle empêche de nombreux êtres humains de s’épanouir et de développer leurs capacités au-delà de l’instinct de survie. En outre, et cela se dit moins souvent, la misère déshumanise les riches. Leonardo Boff, le théologien de la libération brésilien, note qu’il est humainement dégradant de considérer « les pauvres » comme des êtres inférieurs. Cela entrave la relation et la réciprocité, qui sont les clefs de l’humanisation. Les effets néfastes de la misère ne s’arrêtent pas là. Elle peut aussi inspirer aux riches une culpabilité stérile. Enfin, dit encore Boff, l’accumulation des biens matériels est pour le nanti une source d’attachement et d’illusion quant au désir profond de l’homme. Alors le guette la pauvreté spirituelle. La situation actuelle du monde nous appauvrit donc tous. Mais là où grandit le péril, croît aussi ce qui sauve.

Il n’est pas déraisonnable d’espérer. L’homme porte en lui une soif inextinguible qui est plus grande que lui. Mais il lui faudra se souvenir que les problèmes qu’il doit résoudre ne peuvent l’être en restant au même niveau de pensée que celui auquel ils ont été posés.

L‘autodestruction sous l’impact du modernisme devenu aveugle peut engendrer un ressaisissement au croisement de la mémoire et du désir.

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2008, South-North Network Cultures and Development